La postérité directe de Brian le Pieux s'éteignit vers l'an 900, en la personne de Collic au Court-Nez. Un cousin de ce prince, Bosco le Magnanime, lui succéda et prit soin, pour s'assurer le trône, d'assassiner tous ses parents. Il sortit de lui une longue lignée de rois puissants.

L'un d'eux, Draco le Grand, atteignit à une haute renommée d'homme de guerre. Il fut plus souvent battu que les autres. C'est à cette constance dans la défaite qu'on reconnaît les grands capitaines. En vingt ans, il incendia plus de cent mille hameaux, bourgs, faubourgs, villages, villes, cités et universités. Il portait la flamme indifféremment sur les terres ennemies et sur son propre domaine. Et il avait coutume de dire, pour expliquer sa conduite:

—Guerre sans incendie est comme tripes sans moutarde: c'est chose insipide.

Sa justice était rigoureuse. Quand les paysans qu'il faisait prisonniers ne pouvaient acquitter leur rançon, il les faisait pendre à un arbre, et si quelque malheureuse femme venait l'implorer en faveur de son mari insolvable, il la traînait par les cheveux à la queue de son cheval. Il vécut en soldat, sans mollesse. On se plaît à reconnaître que ses moeurs étaient pures. Non seulement il ne laissa pas déchoir son royaume de sa gloire héréditaire, mais encore il soutint vaillamment jusque dans ses revers l'honneur du peuple pingouin.

Draco le Grand fit transférer à Alca les reliques de sainte Orberose.

Le corps de la bienheureuse avait été enseveli dans une grotte du rivage des Ombres, au fond d'une landes parfumée. Les premiers pélerins qui l'allèrent visiter furent les jeunes garçons et les jeunes filles des villages voisins. Ils s'y rendaient, de préférence, par couples, le soir, comme si les pieux désirs cherchaient naturellement, pour se satisfaire, l'ombre et la solitude. Il vouaient à la sainte un culte fervent et discret, dont ils semblaient jaloux de garder le mystère; ils n'aimaient point à publier trop haut les impressions qu'ils y éprouvaient; mais on les surprenait se murmurant les uns aux autres les mots d'amour, de délices et de ravissement, qu'ils mêlaient au saint nom d'Orberose; les uns soupiraient qu'on y oubliait le monde; d'autres disaient qu'on sortait de la grotte dans le calme et l'apaisement; les jeunes filles entre elles rappelaient les délices dont elles y avaient été pénétrées.

Telles furent les merveilles qu'accomplit la vierge d'Alca à l'aurore de sa glorieuse éternité: elles avaient la douceur et le vague de l'aube. Bientôt le mystère de la grotte, tel qu'un parfum subtil, se répandit dans la contrée; ce fut pour les âmes pures un sujet d'allégresse et d'édification, et les hommes corrompus essayèrent en vain d'écarter, par le mensonge et la calomnie, les fidèles des sources de grâce qui coulaient du tombeau de la sainte. L'Église pourvut à ce que ces grâces ne demeurassent point réservées à quelques enfants, mais se répandissent sur toute la chrétienté pingouine. Des religieux s'établirent dans la grotte, bâtirent un monastère, une chapelle, une hôtellerie, sur le rivage, et les pèlerins commencèrent à affluer.

Comme fortifiée par un plus long séjour dans le ciel, la bienheureuse Orberose accomplissait maintenant des miracles plus grands en faveur de ceux qui venaient déposer leur offrande sur sa tombe; elle faisait concevoir des espérances aux femmes jusque-là stériles, envoyait des songes aux vieillards jaloux pour les rassurer sur la fidélité de leurs jeunes épouses injustement soupçonnées, tenait éloignés de la contrée les pestes, les épizooties, les famines, les tempêtes et les dragons de Cappadoce.

Mais durant les troubles qui désolèrent le royaume au temps du roi Collic et de ses successeurs, le tombeau de sainte Orberose fut dépouillé de ses richesses, le monastère incendié, les religieux dispersés; le chemin, si longtemps foulé par tant de dévots pèlerins, disparut sous l'ajonc, la bruyère et le chardon bleu des sables. Depuis cent ans, la tombe miraculeuse n'était plus visitée que par les vipères, les belettes et les chauves-souris, quand la sainte apparut à un paysan du voisinage nommé Momordic.

—Je suis la vierge Orberose, lui dit-elle; je t'ai choisi pour rétablir mon sanctuaire. Avertis les habitants de ces contrées que, s'ils laissent ma mémoire abolie et mon tombeau sans honneurs ni richesses, un nouveau dragon viendra désoler la Pingouinie.