»Car en une vision prophétique, il découvrait les justes et les saints devenus pareils à des athlètes mélancoliques; il découvrait les Apollo jouant du violon, sur la cime fleurie, au milieu des Muses aux tuniques légères; il découvrait les Vénus couchées sous les sombres myrtes et les Danaé exposant à la pluie d'or leurs flancs délicieux; il découvrait les Jésus dans les colonnades, parmi les patriciens, les dames blondes, les musiciens, les pages, les nègres, les chiens et les perroquets; il découvrait, en un enchevêtrement inextricable de membres humains, d'ailes déployées et de draperies envolées, les Nativités tumultueuses, les Saintes Familles opulentes, les Crucifixions emphatiques; il découvrait les sainte Catherine, les sainte Barbe, les sainte Agnès, humiliant les patriciennes par la somptuosité de leur velours, de leurs brocarts, de leurs perles et par la splendeur de leur poitrine; il découvrait les Aurores répandant leurs roses et la multitude des Diane et des Nymphes surprises nues au bord des sources ombreuses. Et le grand Margaritone mourut suffoqué par ce pressentiment horrible de la Renaissance et de l'école de Bologne.»
CHAPITRE VI
MARBODE
Nous possédons un précieux monument de la littérature pingouine au XVe siècle. C'est la relation d'un voyage aux enfers, entrepris par le moine Marbode, de l'ordre de saint Benoît, qui professait pour le poète Virgile une admiration fervente. Cette relation, écrite en assez bon latin, a été publiée par M. du Clos des Lunes. On la trouvera ici traduite pour la première fois en français. Je crois rendre service à mes compatriotes en leur faisant connaître ces pages qui, sans doute, ne sont pas uniques en leur genre dans la littérature latine du moyen âge. Parmi les fictions qui peuvent en être rapprochées nous citerons le Voyage de saint Brendan, la Vision d'Albéric, le Purgatoire de saint Patrice, descriptions imaginaires du séjour supposé des morts, comme la Divine Comédie de Dante Alighieri.
Des oeuvres composées sur ce thème la relation de Marbode est une des plus tardives, mais elle n'en est pas la moins singulière.
LA DESCENTE DE MARBODE AUX ENFERS
En la quatorze cent cinquante-troisième année depuis l'incarnation du fils de Dieu, peu de jours avant que les ennemis de la Croix n'entrassent dans la ville d'Hélène et du grand Constantin, il me fut donné à moi, frère Marbode, religieux indigne, de voir et d'ouïr ce que personne n'avait encore ouï ni vu. J'ai composé de ces choses une relation fidèle, afin que le souvenir n'en périsse point avec moi, car le temps de l'homme est court.
Le premier jour de mai de ladite année, à l'heure de vêpres, en l'abbaye de Corrigan, assis sur une pierre du cloître, près de la fontaine couronnée d'églantines, je lisais, à mon habitude, quelque chant du poète que j'aime entre tous, Virgile, qui a dit les travaux de la terre, les bergers et les chefs. Le soir suspendait les plis de sa pourpre aux arcs du cloître et je murmurais d'une voix émue les vers qui montrent comment Didon la Phénicienne traîne sous les myrtes des enfers sa blessure encore fraîche. À ce moment, frère Hilaire passa près de moi, suivi de frère Jacinthe, le portier.
Nourri dans des âges barbares, avant la résurrection des Muses, frère
Hilaire n'est point initié à la sagesse antique; toutefois la poésie du
Mantouan a, comme un flambeau subtil, jeté quelques lueurs dans son
intelligence.
—Frère Marbode, me demanda-t-il, ces vers que vous soupirez ainsi, la poitrine gonflée et les yeux étincelants, appartiennent-ils à cette grande Énéide dont, matin ni soir, vous ne détournez guère les yeux?