Après un assez long silence:
—Je ne te cacherai rien. Il m'a fait appeler; un de ses messagers, un homme simple, est venu me dire qu'on m'attendait et que, bien que je ne fusse point initié à leurs mystères, en considération de mes chants prophétiques, une place m'était réservée parmi ceux de la secte nouvelle. Mais je refusai de me rendre à cette invitation; je n'avais point envie de changer de place. Ce n'est pas que je partage l'admiration des Grecs pour les Champs-Élysées et que j'y goûte ces joies qui font perdre à Proserpine le souvenir de sa mère. Je n'ai jamais beaucoup cru moi-même à ce que j'en ai dit dans mon Énéide. Instruit par les philosophes et par les physiciens, j'avais un juste pressentiment de la vérité. La vie aux enfers est extrêmement diminuée; on n'y sent ni plaisir ni peine; on est comme si l'on n'était pas. Les morts n'y ont d'existence que celle que leur prêtent les vivants. Je préférai toutefois y demeurer.
—Mais quelle raison donnas-tu, Virgile, d'un refus si étrange?
—J'en donnai d'excellentes. Je dis à l'envoyé du dieu que je ne méritais point l'honneur qu'il m'apportait, et que l'on supposait à mes vers un sens qu'ils ne comportaient pas. En effet, je n'ai point trahi dans ma quatrième Églogue la foi de mes aïeux. Des juifs ignorants ont pu seuls interpréter en faveur d'un dieu barbare un chant qui célèbre le retour de l'âge d'or, prédit par les oracles sibylliens. Je m'excusai donc sur ce que je ne pouvais pas occuper une place qui m'était destinée par erreur et à laquelle je ne me reconnaissais nul droit. Puis, j'alléguai mon humeur et mes goûts, qui ne s'accordaient pas avec les moeurs des nouveaux cieux.
»—Je ne suis point insociable, dis-je à cet homme; j'ai montré dans la vie un caractère doux et facile. Bien que la simplicité extrême de mes habitudes m'ait fait soupçonner d'avarice, je ne gardais rien pour moi seul; ma bibliothèque était ouverte à tous, et j'ai conformé ma conduite à cette belle parole d'Euripide: «Tout doit être commun entre amis». Les louanges, qui m'étaient importunes quand je les recevais, me devenaient agréables lorsqu'elles s'adressaient à Varius ou à Macer. Mais au fond, je suis rustique et sauvage, je me plais dans la société des bêtes; je mis tant de soin, à les observer, je prenais d'elles un tel souci que je passai, non point tout à fait à tort, pour un très bon vétérinaire. On m'a dit que les gens de votre secte s'accordaient une âme immortelle et en refusaient une aux animaux: c'est un non-sens qui me fait douter de leur raison. J'aime les troupeaux et peut-être un peu trop le berger. Cela ne serait pas bien vu chez vous. Il y a une maxime à laquelle je m'efforçai de conformer mes actions: rien de trop. Plus encore que ma faible santé, ma philosophie m'instruisit à user des choses avec mesure. Je suis sobre; une laitue et quelques olives, avec une goutte de falerne, composaient tout mon repas. J'ai fréquenté modérément le lit des femmes étrangères; et je ne me suis pas attardé outre mesure à voir, dans la taverne, danser au son du crotale, la jeune syrienne [Note: Cette phrase semble bien indiquer que, si l'on en croyait Marbode, la Copa serait de Virgile.]. Mais si j'ai contenu mes désirs, ce fut pour ma satisfaction et par bonne discipline: craindre le plaisir et fuir la volupté m'eût paru le plus abject outrage qu'on pût faire à la nature. On m'assure que durant leur vie certains parmi les élus de ton dieu s'abstenaient de nourriture et fuyaient les femmes par amour de la privation et s'exposaient volontairement à d'inutiles souffrances. Je craindrais de rencontrer ces criminels dont la frénésie me fait horreur. Il ne faut pas demander à un poète de s'attacher trop strictement à une doctrine physique et morale; je suis Romain, d'ailleurs, et les Romains ne savent pas comme les Grecs conduire subtilement des spéculations profondes; s'ils adoptent une philosophie, c'est surtout pour en tirer des avantages pratiques. Siron, qui jouissait parmi nous d'une haute renommée, en m'enseignant le système d'Épicure, m'a affranchi des vaines terreurs et détourné des cruautés que la religion persuade aux hommes ignorants; j'ai appris de Zénon à supporter avec constance les maux inévitables; j'ai embrassé les idées de Pythagore sur les âmes des hommes et des animaux, qui sont les unes et les autres d'essence divine; ce qui nous invite à nous regarder sans orgueil ni sans honte. J'ai su des Alexandrins comment la terre, d'abord molle et ductile, s'affermit à mesure que Nérée s'en retirait pour creuser ses demeures humides; comment insensiblement se formèrent les choses; de quelle manière, tombant des nuées allégées, les pluies nourrirent les forêts silencieuses et par quel progrès enfin de rares animaux commencèrent à errer sur les montagnes innomées. Je ne pourrais plus m'accoutumer à votre cosmogonie, mieux faite pour les chameliers des sables de Syrie que pour un disciple d'Aristarque de Samos. Et que deviendrai-je dans le séjour de votre béatitude, si je n'y trouve pas mes amis, mes ancêtres, mes maîtres et mes dieux, et s'il ne m'est pas donné d'y voir le fils auguste de Rhéa, Vénus, au doux sourire, mère des Énéades, Pan, les jeunes Dryades, les Sylvains et le vieux Silène barbouillé par Églé de la pourpre des mûres.
»Voilà les raisons que je priai cet homme simple de faire valoir au successeur de Jupiter.
—Et depuis lors, ô grande ombre, tu n'as plus reçu de messages?
—Je n'en ai reçu aucun.
—Pour se consoler de ton absence, Virgile, ils ont trois poètes: Commodien, Prudence et Fortunat qui naquirent tous trois en des jours ténébreux où l'on ne savait plus ni la prosodie ni la grammaire. Mais dis-moi, ne reçus-tu jamais, ô Mantouan, d'autres nouvelles du Dieu dont tu refusas si délibérément la compagnie?
—Jamais, qu'il me souvienne.