TRINCO
CHAPITRE PREMIER
LA ROUQUINE
Aegidius Aucupis, l'Érasme des Pingouins, ne s'était pas trompé; son temps fut celui du libre examen. Mais ce grand homme prenait pour douceur de moeurs les élégances des humanistes et ne prévoyait pas les effets du réveil de l'intelligence chez les Pingouins. Il amena la réforme religieuse; les catholiques massacrèrent les réformés; les réformés massacrèrent les catholiques: tels furent les premiers progrès de la liberté de pensée. Les catholiques l'emportèrent en Pingouinie. Mais l'esprit d'examen avait, à leur insu, pénétré en eux; ils associaient la raison à la croyance et prétendaient dépouiller la religion des pratiques superstitieuses qui la déshonoraient, comme plus tard on dégagea les cathédrales des échoppes que les savetiers, regrattiers et ravaudeuses y avaient adossées. Le mot de légende, qui indiquait d'abord ce que le fidèle doit lire, impliqua bientôt l'idée de fables pieuses et de contes puérils.
Les saints et les saintes eurent à souffrir de cet état d'esprit. Un petit chanoine, notamment, très savant, très austère et très âpre, nommé Princeteau, en signala un si grand nombre comme indignes d'être chômés, qu'on le surnomma le dénicheur de saints. Il ne pensait pas que l'oraison de sainte Marguerite, appliquée en cataplasme sur le ventre des femmes en travail, calmât les douleurs de l'enfantement.
La vénérable patronne de la Pingouinie n'échappa point à sa critique sévère. Voici ce qu'il en dit dans ses Antiquités d'Alca.
«Rien de plus incertain que l'histoire et même l'existence de sainte Orberose. Un vieil annaliste anonyme, le religieux des Dombes, rapporte qu'une femme du nom d'Orberose fut possédée par le diable dans une caverne où, de son temps encore, les petits gars et les petites garces du village venaient faire, en manière de jeu, le diable et la belle Orberose. Il ajoute que cette femme devint la concubine d'un horrible dragon qui désolait la contrée. Cela n'est guère croyable, mais l'histoire d'Orberose, telle qu'on l'a contée depuis, ne semble pas beaucoup plus digne de foi.
»La vie de cette sainte par l'abbé Simplicissimus est de trois cents ans postérieure aux prétendus événements qu'elle rapporte; l'auteur s'y montre crédule à l'excès et dénué de toute critique.»
Le soupçon s'attaqua même aux origines surnaturelles des Pingouins. L'historien Ovidius Capito alla jusqu'à nier le miracle de leur transformation. Il commence ainsi ses Annales de la Pingouinie:
«Une épaisse obscurité enveloppe cette histoire et il n'est pas exagéré de dire qu'elle est tissue de fables puériles et de contes populaires. Les Pingouins se prétendent sortis des oiseaux baptisés par saint Maël et que Dieu changea en hommes par l'intercession de ce glorieux apôtre. Ils enseignent que, située d'abord dans l'océan glacial, leur île, flottante comme Délos, était venue mouiller dans les mers aimées du ciel dont elle est aujourd'hui la reine. Je conjecture que ce mythe rappelle les antiques migrations des Pingouins».