Un guide boiteux, qui me conduisait, s'arrêta sur une vaste place.

—L'insule, dit-il, a donné le jour, vous ne l'ignorez pas, au plus grand génie de l'univers, Trinco, dont vous voyez la statue devant vous; cet obélisque, dressé à votre droite, commémore la naissance de Trinco; la colonne qui s'élève à votre gauche porte à son faîte Trinco, ceint du diadème. Vous découvrez d'ici l'arc de triomphe dédié à la gloire de Trinco et de sa famille.

—Qu'a-t-il fait de si extraordinaire, Trinco? demandai-je.

—La guerre.

—Ce n'est pas une chose extraordinaire. Nous la faisons constamment, nous autres Malais.

—C'est possible, mais Trinco est le plus grand homme de guerre de tous les pays et de tous les temps. Il n'a jamais existé d'aussi grand conquérant que lui. En venant mouiller dans notre port, vous avez vu, à l'est, une île volcanique, en forme de cône, de médiocre étendue, mais renommée pour ses vins, Ampélophore, et, à l'ouest, une île plus spacieuse, qui dresse sous le ciel une longue rangée de dents aiguës; aussi l'appelle-t-on la Mâchoire-du-Chien. Elle est riche en mines de cuivre. Nous les possédions toutes deux avant le règne de Trinco; là se bornait notre empire. Trinco étendit la domination pingouine sur l'archipel des Turquoises et le Continent Vert, soumit la sombre Marsouinie, planta ses drapeaux dans les glaces du pôle et dans les sables brûlants du désert africain. Il levait des troupes dans tous les pays qu'il avait conquis et, quand défilaient ses armées, à la suite de nos voltigeurs philomaques et de nos grenadiers insulaires, de nos hussards et de nos dragons, de nos artilleurs et de nos tringlots, on voyait des guerriers jaunes, pareils, dans leurs armures bleues, à des écrevisses dressées sur leurs queues; des hommes rouges coiffés de plumes de perroquets, tatoués de figures solaires et génésiques, faisant sonner sur leur dos un carquois de flèches empoisonnées; des noirs tout nus, armés de leurs dents et de leurs ongles; des pygmées montés sur des grues; des gorilles, se soutenant d'un tronc d'arbre, conduits par un vieux mâle qui portait à sa poitrine velue la croix de la Légion d'honneur. Et toutes ces troupes, emportées sous les étendards de Trinco par le souffle d'un patriotisme ardent, volaient de victoire en victoire. Durant trente ans de guerres Trinco conquit la moitié du monde connu.

—Quoi, m'écriai-je, vous possédez la moitié du monde!

—Trinco nous l'a conquis et nous l'a perdu. Aussi grand dans ses défaites que dans ses victoires, il a rendu tout ce qu'il avait conquis. Il s'est fait prendre même ces deux îles que nous possédions avant lui, Ampélophore et la Mâchoire-du-Chien. Il a laissé la Pingouinie appauvrie et dépeuplée. La fleur de l'insule a péri dans ses guerres. Lors de sa chute, il ne restait dans notre patrie que les bossus et les boiteux dont nous descendons. Mais il nous a donné la gloire.

—Il vous l'a fait payer cher!

—La gloire ne se paye jamais trop cher, répliqua mon guide.