CHAPITRE PREMIER
LES RÉVÉRENDS PÈRES AGARIC ET CORNEMUSE
Tout régime fait des mécontents. La république ou chose publique en fit d'abord parmi les nobles dépouillés de leurs antiques privilèges et qui tournaient des regards pleins de regrets et d'espérances vers le dernier des Draconides, le prince Crucho, paré des grâces de la jeunesse et des tristesses de l'exil. Elle fit aussi des mécontents parmi les petits marchands qui, pour des causes économiques très profondes, ne gagnaient plus leur vie et croyaient que c'était la faute de la république, qu'ils avaient d'abord adorée et dont ils se détachaient de jour en jour davantage.
Tant chrétiens que juifs, les financiers devenaient par leur insolence et leur cupidité le fléau du pays qu'ils dépouillaient et avilissaient et le scandale d'un régime qu'ils ne songeaient ni à détruire ni à conserver, assurés qu'ils étaient d'opérer sans entraves sous tous les gouvernements. Toutefois leurs sympathies allaient au pouvoir le plus absolu, comme au mieux armé contre les socialistes, leurs adversaires chétifs mais ardents. Et de même qu'ils imitaient les moeurs des aristocrates, ils en imitaient les sentiments politiques et religieux. Leurs femmes surtout, vaines et frivoles, aimaient le prince et rêvaient d'aller à la cour.
Cependant la république gardait des partisans et des défenseurs. S'il ne lui était pas permis de croire à la fidélité de ses fonctionnaires, elle pouvait compter sur le dévouement des ouvriers manuels, dont elle n'avait pas soulagé la misère et qui, pour la défendre aux jours de péril, sortaient en foule des carrières et des ergastules et défilaient longuement, hâves, noirs, sinistres. Ils seraient tous morts pour elle: elle leur avait donné l'espérance.
Or, sous le principat de Théodore Formose, vivait dans un faubourg paisible de la ville d'Alca un moine nommé Agaric, qui instruisait les enfants et faisait des mariages. Il enseignait dans son école la piété, l'escrime et l'équitation aux jeunes fils des antiques familles, illustres par la naissance, mais déchus de leurs biens comme de leurs privilèges. Et, dès qu'ils en avaient l'âge, il les mariait avec les jeunes filles de la caste opulente et méprisée des financiers.
Grand, maigre, noir, Agaric se promenait sans cesse, son bréviaire à la main, dans les corridors de l'école et les allées du potager, pensif et le front chargé de soucis. Il ne bornait pas ses soins à inculquer à ses élèves des doctrines absconses et des préceptes mécaniques, et à leur donner ensuite des femmes légitimes et riches. Il formait des desseins politiques et poursuivait la réalisation d'un plan gigantesque. La pensée de sa pensée, l'oeuvre de son oeuvre était de renverser la république. Il n'y était pas mû par un intérêt personnel. Il jugeait l'état démocratique contraire à la société sainte à laquelle il appartenait corps et âme. Et tous les moines ses frères en jugeaient de même. La république était en luttes perpétuelles avec la congrégation des moines et l'assemblée des fidèles. Sans doute, c'était une entreprise difficile et périlleuse, que de conspirer la mort du nouveau régime. Du moins Agaric était-il à même de former une conjuration redoutable. À cette époque, où les religieux dirigeaient les castes supérieures des Pingouins, ce moine exerçait sur l'aristocratie d'Alca une influence profonde.
La jeunesse, qu'il avait formée, n'attendait que le moment de marcher contre le pouvoir populaire. Les fils des antiques familles ne cultivaient point les arts et ne faisaient point de négoce. Ils étaient presque tous militaires et servaient la république. Ils la servaient, mais ils ne l'aimaient pas; ils regrettaient la crête du dragon. Et les belles juives partageaient leurs regrets afin qu'on les prît pour de nobles chrétiennes.
Un jour de juillet, en passant par une rue du faubourg qui finissait sur des champs poussiéreux, Agaric entendit des plaintes qui montaient d'un puits moussu, déserté des jardiniers. Et, presque aussitôt, il apprit d'un savetier du voisinage qu'un homme mal vêtu, ayant crié: «Vive la chose publique!» des officiers de cavalerie qui passaient l'avaient jeté dans le puits où la vase lui montait par-dessus les oreilles. Agaric donnait volontiers à un fait particulier une signification générale. De l'empuisement de ce chosard, il induisit une grande fermentation de toute la caste aristocratique et militaire, et conclut que c'était le moment d'agir.
Dès le lendemain il alla visiter, au fond du bois des Conils, le bon père Cornemuse. Il trouva le religieux en un coin de son laboratoire, qui passait à l'alambic une liqueur dorée.