LE PRINCE DES BOSCENOS
Matin et soir, les journaux aux gages des dracophiles publiaient les louanges de Chatillon et jetaient la honte et l'opprobre aux ministres de la république.
On criait le portrait de Chatillon sur les boulevards d'Alca. Les jeunes neveux de Rémus, qui portent des figures de plâtre sur la tête, vendaient, à l'abord des ponts, les bustes de Chatillon.
Chatillon faisait tous les soirs, sur son cheval blanc, le tour de la prairie de la Reine, fréquentée des gens à la mode. Les dracophiles apostaient sur le passage de l'émiral une multitude de Pingouins nécessiteux, qui chantaient: «C'est Chatillon qu'il nous faut». La bourgeoisie d'Alca en concevait une admiration profonde pour l'émiral. Les dames du commerce murmuraient: «Il est beau». Les femmes élégantes, dans leurs autos ralenties, lui envoyaient, en passant, des baisers, au milieu des hourrahs d'un peuple en délire.
Un jour, comme il entrait dans un bureau de tabac, deux Pingouins qui mettaient des lettres dans la boîte, reconnurent Chatillon et crièrent à pleine bouche: «Vive l'émiral! À bas les chosards!» Tous les passants s'arrêtèrent devant la boutique. Chatillon alluma son cigare au regard d'une foule épaisse de citoyens éperdus, agitant leurs chapeaux et poussant des acclamations. Cette foule ne cessait de s'accroître; la ville entière, marchant à la suite de son héros, le reconduisit, en chantant des hymnes, jusqu'au pavillon de l'Amirauté.
L'émiral avait un vieux compagnon d'armes dont les états de service étaient superbes, le sub-émiral Volcanmoule. Franc comme l'or, loyal comme son épée, Volcanmoule, qui se targuait d'une farouche indépendance, fréquentait les partisans de Crucho et les ministres de la république et disait aux uns et aux autres leurs vérités. M. Bigourd prétendait méchamment qu'il disait aux uns les vérités des autres. En effet il avait commis plusieurs fois des indiscrétions fâcheuses où l'on se plaisait à voir la liberté d'un soldat étranger aux intrigues. Il se rendait tous les matins chez Chatillon, qu'il traitait avec la rudesse cordiale d'un frère d'armes.
—Eh bien, mon vieux canard, te voilà populaire, lui disait-il. On vend ta gueule en têtes de pipe et en bouteilles de liqueur, et tous les ivrognes d'Alca rotent ton nom dans les ruisseaux…. Chatillon, héros des Pingouins! Chatillon défenseur de la gloire et de la puissance pingouines!… Qui l'eût dit? Qui l'eût cru?
Et il riait d'un rire strident. Puis changeant de ton:
—Blague à part, est-ce que tu n'es pas un peu surpris de ce qui t'arrive?
—Mais non, répondait Chatillon.