--L'escalier est décent, dit M. Bergeret, mais un peu dur.
--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans fatigue cinq petits étages.
--Tu crois? répondit Lucien flatté.
Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait jusqu'en haut.
Il lui reprocha en souriant d'être sensible à de petites vanités.
--Mais peut-être, ajouta-t-il, recevrais-je moi-même l'impression d'une légère offense si le tapis s'arrêtait à l'étage inférieur au mien. On fait profession de sagesse, et l'on reste vain par quelque endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu hier, après déjeuner, en passant devant une église.
Les degrés du parvis étaient couverts d'un tapis rouge que venait de fouler, après la cérémonie, le cortège d'un grand mariage. De petits mariés pauvres et leur pauvre compagnie attendaient, pour entrer dans l'église, que la noce opulente en fût toute sortie. Ils riaient à l'idée de gravir les marches sur cette pourpre inattendue, et la petite mariée avait déjà posé ses pieds blancs sur le bord du tapis. Mais le suisse lui fit signe de reculer. Les employés des pompes nuptiales roulèrent lentement l'étoffe d'honneur, et c'est seulement quand ils en eurent fait un énorme cylindre qu'il fut permis à l'humble noce de monter les marches nues. J'observais ces bonnes gens qui semblaient assez amusés de l'aventure. Les petits consentent avec une admirable facilité à l'inégalité sociale, et Lamennais a bien raison de dire que la société repose tout entière sur la résignation des pauvres.
--Nous sommes arrivés, dit mademoiselle Bergeret.
--Je suis essoufflé, dit M. Bergeret.
--Parce que tu as parlé, dit mademoiselle Bergeret. Il ne faut pas faire des récits en montant les escaliers.