Cependant il poursuivait le cours de ses réflexions:
--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du présent, du passé et de l'avenir. Et les langues, qui sont assurément les plus vieux monuments de l'humanité, nous permettent d'atteindre les âges où les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore opéré ce travail méta-physique. M. Michel Bréal, dans une belle étude qu'il vient de publier, montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour marquer l'antériorité d'une action, n'avait à l'origine aucun organe pour exprimer le passé, et que l'on employa pour remplir cette fonction les formes impliquant une affirmation redoublée du présent.
Comme il parlait ainsi, il revint dans la pièce qui devait être son cabinet de travail, et qui lui était apparue d'abord pleine, dans son vide, des ombres de l'avenir ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit la fenêtre.
--Regarde, Lucien.
Et M. Bergeret vit les cimes dépouillées des arbres, et il sourit.
Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide d'avril, les teintes violettes des bourgeons; puis elles éclateront en tendre verdure. Et ce sera charmant. Zoé, tu es une personne pleine de sagesse et de bonté, une vénérable intendante et une soeur très aimable. Viens que je t'embrasse.
Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zoé, et lui dit:
--Tu es bonne, Zoé.
Et mademoiselle Zoé répondit:
--Notre père et notre mère étaient bons tous deux.