--Je sais: tu as une bonté obscure, la bonté de Caliban. Tu es pieux, tu as ta théologie et ta morale, tu crois bien faire. Et puis tu ne sais pas. Tu gardes la maison, tu la gardes même contre ceux qui la défendent et qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a, dans sa simplicité, des pensées admirables. Tu ne l'as pas écouté.

Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, qui fut la conseillère de tes ancêtres et des miens, à l'âge des cavernes, la peur qui fit les dieux et les crimes, te détourne des malheureux et t'ôte la pitié. Et tu ne veux pas être juste. Tu regardes comme une figure étrangère la face blanche de la Justice, divinité nouvelle, et tu rampes devant les vieux dieux, noirs comme toi, de la violence et de la peur. Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle est la force souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dévore elle-même. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent devant une idée juste.

Tu ne sais pas que la force véritable est dans la sagesse et que les nations ne sont grandes que par elle. Tu ne sais pas que ce qui fait la gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, poussées sur les places publiques, mais la pensée auguste, cachée dans quelque mansarde et qui, un jour, répandue par le monde, en changera la face. Tu ne sais pas que ceux-là honorent leur patrie qui, pour la justice, ont souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas.

VIII

M. Bergeret, dans son cabinet de travail, conversait avec M. Goubin, son élève.

--J'ai découvert, aujourd'hui, dit-il, dans la bibliothèque d'un ami, un petit livre rare et peut-être unique. Soit qu'il l'ignore, soit qu'il le dédaigne, Brunet ne le cite pas dans son Manuel. C'est un petit in-douze, intitulé: Les charactères et pourtraictures tracés d'après les modelles anticques. Il fut imprimé dans la docte rue Saint-Jacques, en 1538.

--En connaissez-vous l'auteur? demanda M. Goubin.

--C'est un sieur Nicole Langelier, Parisien, répondit M. Bergeret. Il n'écrit pas aussi agréablement qu'Amyot. Mais il est clair et plein de sens. J'ai pris plaisir à lire son ouvrage, et j'en ai copié un chapitre fort curieux. Voulez-vous l'entendre?

--Bien volontiers, répondit M. Goubin. M. Bergeret prit un papier sur sa table et lut ce titre:

Des Trublions qui nasquirent en la Republicque. M. Goubin demanda quels étaient ces Trublions. M. Bergeret lui répondit que peut-être il le saurait par la suite, et qu'il était bon de lire un texte avant de le commenter. Et il lut ce qui suit: