--Croyez-vous? dit M. Bergeret.

Et il reprit sa lecture.

«Et disoient les Trublions que ils défendoient les coronels et souldards de la cité et républicque, ce qui estoit gaberie et dérision, car les coronels et souldards qui sont armés à force de cannes à feu, mousquetterie, artillerie et autres engins très terribles ont emploi deffendre les citoyens, et non soy estre deffendus par les citoyens inarmés, et que il estoit impossible de imaginer qu'il fust dans la ville assez fols gens pour attaquer leurs propres deffenseurs, et que les prud'hommes opposez aux Trublions demandaient tant seulement que les coronels demourassent honorablement soubmis aux lois tant augustes et sainctes de la cité et republicque. Ains les dicts Trublions crioient toujours et ne sçavoient rien entendre, pour ce que avare nature les avoit desnuez d'entendement.

»Nourrissoient les Trublions grande haine des nations estranges. Et au seul nom des dictes nations ou peuples les oeils leur sortaient hors de la teste, à la mode des écrevisses de mer, très horriblement, et faisoient grands tours de bras comme aisles de moulins, et n'estoit emmi eux clerc de tabellion ou apprentif chaircuitier qui ne voulust envoyer cartel à ung roi ou reine ou empereur de quelque grand pays, et le moindre bonnetier ou cabaretier faisoit mine à tout moment de partir en guerre. Ains finalement demeurait en sa chambre.

»Et, comme est véritable que de tout temps les fols, plus nombreux que les saiges, marchent au bruit des vaines cymbales, les gens de petit sçavoir et entendement (de ceulx-là il s'en treuve beaucoup tant parmi les pauvres que par-mi les riches) feirent lors compagnie aux Trublions et avec eux trublionnèrent. Et ce fust un tintamarre horrifique dans la cité, tant que la saige pucelle Minerve assise en son temple, pour n'être point tympanisée par tels traineurs de casseroles et papegays en fureur, se bouscha les aureilles avecque la cire que luy avoient apportée en offrande ses bien amées abeilles de l'Hymette, donnant ainsi à entendre à ses fidelles, doctes hommes, philosophes et bons législateurs de la cité, que estoit peine perdue d'entrer en sçavante dispute et docte combat d'esprits avec ces Trublions trublionnans et tintinnabulans. Et aulcuns dans l'Estat, non des moindres, abasourdis de ce garbouil, cuidoient que ces fols fussent au point de bouleverser la republicque et mettre la noble et insigne cité cul par-dessus teste, ce qui eust été bien lamentable aventure. Mais un jour vint que les Trublions crevèrent pour ce qu'ils estoient pleins de vent.»

M. Bergeret posa le feuillet sur sa table. Il avait terminé sa lecture.

--Ces vieux livres, dit-il, amusent et divertissent l'esprit. Ils nous font oublier le temps présent.

--En effet, dit M. Goubin.

Et il sourit, ce qu'il n'avait point coutume de faire.

IX