Ce jeune homme s'arrêta devant une table voisine de celle qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de Gromance, ayant jeté un regard autour d'elle, aperçut M. Bergeret. Son visage en prit un air de dépit et elle entraîna son compagnon dans les profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre. A la vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette douceur cruelle que donne aux âmes voluptueuses la beauté des formes vivantes.
Il demanda au maître d'hôtel s'il connaissait ce monsieur et cette dame.
--Je les connais sans les connaître, répondit le maître d'hôtel. Ils viennent souvent ici, mais je ne pourrais dire leurs noms. Nous voyons tant de monde! Samedi il y avait des additions sur l'herbe et sous les arbres jusqu'à la haie vive qui ferme la pelouse.--Vraiment? dit M. Bergeret, il y avait des additions sous tous ces arbres?
--Et sur la terrasse et dans le kiosque.
Occupé à fendre des amandes, M. Mazure n'avait pas vu la robe de mousseline blanche. Il demanda de quelle femme on parlait. Mais M. Bergeret se donna l'avantage de garder le secret de madame de Gromance, et ne répondit pas.
Cependant la nuit était venue. Sur le gazon assombri et sous le feuillage obscur, ça et là, une lueur adoucie par une dentelle de papier blanc ou rose marquait la place d'une table et laissait apercevoir, dans une auréole, des formes mouvantes. Sous une de ces clartés discrètes, le petit plumet blanc d'un chapeau de paille se rapprochait peu à peu du crâne luisant d'un homme mûr. A la clarté voisine se devinaient deux jeunes têtes plus légères que les phalènes qui volaient autour. Et ce n'était pas en vain que la lune montrait dans le ciel pâli sa forme blanche et ronde.
--Ces messieurs sont satisfaits? demanda le maître d'hôtel.
Et sans attendre la réponse, il porta ailleurs ses pas vigilants.
Et M. Bergeret dit en souriant:
--Voyez ces gens qui dînent dans l'ombre favorable. Ces petits panaches blancs, et tout au fond, sous ce grand arbre, ces roses sur un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent, ils aiment. Et pour cet homme ce sont des additions. Ils ont des instincts, des désirs, peut-être même des pensées. Et ce sont des additions! Quelle force d'âme et de langage! Cet officier de bouche est grand.