--C'était un patriote! dit Joseph Lacrisse.
--Avec ce ministre, poursuivit Henri Léon, nous avions tout, nous étions tout, nous pouvions tout. Nous n'avions même pas besoin de nous cacher. Nous n'étions pas en dehors de la République; nous étions au-dessus. Nous la dominions de toute la hauteur de notre patriotisme. Nous étions tout le monde, nous étions la France! Je ne suis pas tendre pour la gueuse. Mais il faut reconnaître que la République est quelquefois bonne fille. Sous Méline, la police était exquise, elle était suave. Je n'exagère pas, elle était suave. A une manifestation royaliste, que vous aviez très gentiment organisée, Brécé, j'ai crié «Vive la police!» à m'égosiller. C'était de bon coeur. Les sergots assommaient les républicains avec entrain!... Gérault-Richard était fichu au bloc pour avoir crié: «Vive la République!» Méline nous faisait la vie trop douce. Une nourrice, quoi! Il nous berçait, il nous a endormis. Mais oui! Le général Decuir lui-même disait: «Du moment que nous avons tout ce que nous pouvons désirer, pourquoi essayer de chambarder la boutique, au risque d'écoper salement?» O temps heureux! Méline menait la ronde. Nationalistes, monarchistes, antisémites, plébiscitaires, nous dansions en choeur à son violon villageois.
»Tous ruraux, tous fortunés! Sous Dupuy déjà, j'étais moins content; avec lui, c'était moins franc. On était moins tranquille. Bien sûr qu'il ne voulait pas nous faire du mal. Mais ce n'était pas un vrai ami. Ce n'était plus le bon ménétrier de village qui menait la noce. C'était un gros cocher qui nous trimballait en fiacre. Et l'on allait cahin-caha et l'on accrochait de-ci de-là, et l'on risquait de verser. Il avait la main dure. Vous me direz que c'était un faux maladroit. Mais la fausse maladresse ressemble énormément à la vraie. Et puis il ne savait pas où il voulait aller. On en voit comme ça, des collignons qui ne connaissent pas votre rue et qui vous roulent indéfiniment dans des chemins impossibles en clignant de l'oeil d'un air malin. C'est énervant!
--Je ne défends pas Dupuy, dit Henri de Brécé.
--Je ne l'attaque pas, je l'observe, je l'étudie, je le classe. Je ne le hais point. Il nous a rendu un grand service. Ne l'oublions pas. Sans lui, nous serions tous coffrés à l'heure qu'il est. Parfaitement, pendant les funérailles de Faure, au grand jour de l'action parallèle, sans lui, après avoir raté le coup du catafalque, nous étions frits, mes petits agneaux.
--Ce n'est pas nous qu'il voulait ménager, dit Joseph Lacrisse, le nez dans son registre.
--Je le sais. Il a vu tout de suite qu'il ne pouvait rien faire, qu'il y avait des généraux là dedans, que c'était trop gros. Néanmoins nous lui devons une fameuse chandelle.
--Bah! dit Henri de Brécé, nous aurions été acquittés, comme Déroulède.
--C'est possible, mais il nous a laissés nous refaire bien tranquillement après la débandade des obsèques, et je lui en suis reconnaissant, je l'avoue. D'un autre côté, sans méchanceté, sans le vouloir, peut-être, il nous a fait beaucoup de tort. Tout d'un coup, au moment où l'on s'y attendait le moins, ce gros homme avait l'air de se fâcher tout rouge contre nous. Il faisait mine de défendre la République. Sa position le voulait, je le sais bien. Ce n'était pas sérieux. Mais ça faisait mauvais effet. Je m'épuise à vous le dire: ce pays est conservateur. Dupuy, lui, ne disait pas, comme Méline, que c'était nous les conservateurs, que c'était nous les républicains. D'ailleurs, il l'aurait dit qu'on ne l'aurait pas cru. On ne le croyait jamais. Sous son ministère, nous avons perdu quelque chose de notre autorité sur le pays. Nous avons cessé d'être du gouvernement. Nous avons cessé d'être rassurants. Nous avons commencé à inquiéter les républicains de profession. C'était honorable, mais c'était dangereux. Nos affaires étaient moins bonnes sous Dupuy que sous Méline; elles sont moins bonnes sous Waldeck-Rousseau qu'elles n'étaient sous Dupuy. Voilà la vérité, l'amère vérité.
--Évidemment, répliqua Henri de Brécé en tirant sa moustache, évidemment le ministère Waldeck-Millerand est animé des pires intentions; mais, je vous le répète, il est impopulaire, il ne durera pas.