»--Je vous avoue qu'à la lueur de ces paroles, je crus entrevoir la profondeur lugubre de l'avenir. Je répondis néanmoins avec quelque ostentation:
»--Citoyen Bissolo, il subsiste pourtant entre vous et nous cette différence que vous êtes pour la foule un tas de vendus et de sans-patrie, et que nous, les monarchistes et les nationalistes, nous jouissons de l'estime publique, nous sommes populaires.
»A ces mots, le citoyen Bissolo sourit bien agréablement et dit:
»--La monture est là, monseigneur; vous n'avez qu'à l'enfourcher. Mais quand vous serez dessus elle se couchera tranquillement au bord du chemin et vous fichera par terre. Il n'y a pas plus sale bourrique, je vous en avertis. Auquel de ses cavaliers, s'il vous plaît, la popularité n'a-t-elle pas cassé les reins? La foule a-t-elle jamais pu porter le moindre secours à ses idoles en péril? Vous n'êtes pas aussi populaires que vous dites, messieurs les nationalistes, et votre prétendant Gamelle n'est guère connu du public. Mais si jamais la foule vous prend amoureusement dans ses bras, vous découvrirez bientôt l'énormité de son impuissance et de sa lâcheté.
»Je ne pus me retenir de reprocher sévèrement au citoyen Bissolo de calomnier la foule française. Il me répondit qu'il était sociologue, qu'il faisait du socialisme à base scientifique, qu'il possédait dans une petite boîte une collection de faits exactement classés, qui lui permettaient d'opérer la révolution méthodique. Et il ajouta:
»--C'est la science, et non le peuple, en qui est la souveraineté. Une bêtise répétée par trente-six millions de bouches ne cesse pas d'être une bêtise. Les majorités ont montré le plus souvent une aptitude supérieure à la servitude. Chez les faibles, la faiblesse se multiplie avec le nombre des individus. Les foules sont toujours inertes. Elles n'ont un peu de force qu'au moment où elles crèvent de faim. Je suis en état de vous prouver que le matin du 10 août 1792 le peuple de Paris était encore royaliste. Il y a dix ans que je parle dans les réunions publiques et j'y ai attrapé pas mal de horions. L'éducation du peuple est à peine commencée, voilà la vérité. Dans la cervelle d'un ouvrier, à la place où les bourgeois logent leurs préjugés ineptes et cruels, il y a un grand trou. C'est à combler. On y arrivera. Ce sera long. En attendant, il vaut mieux avoir la tête vide que pleine de crapauds et de serpents. Tout cela est scientifique, tout cela est dans ma boîte. Tout cela est conforme aux lois de l'évolution.... C'est égal, la veulerie générale me dégoûte. Et à votre place, elle me ferait peur. Regardez-moi vos partisans, les défenseurs du sabre et du goupillon, sont-ils assez mous, sont-ils assez gélatineux!
»Il dit, allongea les bras, hurla furieusement: «Vive la Sociale!» plongea tête basse dans la foule énorme et disparut sous la houle.»
Joseph Lacrisse, qui avait entendu sans plaisir ce long récit, demanda si le citoyen Bissolo n'était pas une simple brute.
--C'est au contraire un homme d'esprit, répondit Henri Léon, et qu'on voudrait avoir pour voisin de campagne, comme disait Bismarck en parlant de Lassalle. Bissolo n'eut que trop raison de dire qu'on ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif.
XII