--Remarque, Lucien, que tu es diffamé en raison de tes fonctions. Tu peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le conseille pas. Il serait acquitté.
--Cela est à prévoir, dit M. Bergeret, à moins que je ne pénètre dans la salle des assises en chapeau à plumes, une épée au côté, des éperons à mes bottes, et traînant derrière moi vingt mille camelots à mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des jurés. Quand on leur soumit cette lettre mesurée que Zola écrivit à un Président de la République mal préparé à la lire, si les jurés de la Seine en condamnèrent l'auteur, c'est qu'ils délibéraient sous des cris inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit de ferrailles, au milieu de tous les fantômes de Terreur et du mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est donc très probable que mon diffamateur serait acquitté.
--Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que comptes-tu faire?
--Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant à me louer des injures de la presse que de ses éloges. La vérité a été servie dans les journaux par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite poignée d'hommes dénoncèrent pour l'honneur de la France la condamnation frauduleuse d'un innocent, ils furent traités en ennemis par le gouvernement et par l'opinion. Ils parlèrent cependant. Et, par la parole ils furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait contre eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la vérité malgré elles, et en publiant des pièces fausses....
--Il n'y a pas eu autant de pièces fausses que tu crois, Lucien.
--... permirent d'en établir la fausseté. L'erreur éparse ne put rejoindre ses tronçons dispersés. Finalement il ne subsista que ce qui avait de la suite et de la continuité. La vérité possède une force d'enchaînement que l'erreur n'a pas. Elle forma, devant l'injure et la haine impuissantes, une chaîne que rien ne peut plus rompre. C'est à la liberté, à la licence de la presse que nous devons le triomphe de notre cause.
--Mais, vous n'êtes pas triomphants, s'écria Jumage, et nous ne sommes pas vaincus! C'est tout le contraire. L'opinion du pays est déclarée contre vous. Toi et tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous êtes exécrés, honnis et conspués unanimement. Nous vaincus? tu plaisantes. Tout le pays est avec nous.
--Aussi êtes-vous vaincus par le dedans. Si je m'arrêtais aux apparences, je pourrais vous croire victorieux et désespérer de la justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et le faux témoignage sont publiquement approuvés comme des actes louables. Je n'espère pas que les adversaires de la vérité avouent qu'ils se sont trompés. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes âmes.
»Il y a peu de changement dans l'état des esprits. L'ignorance publique a été à peine entamée. Il ne s'est pas produit de ces brusques revirements des foules, qui étonnent. Rien n'est survenu de sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps où un Président de la République abaissait au niveau de son âme la justice, l'honneur de la patrie, les alliances de la République, où la puissance des ministres résultait de leur entente avec les ennemis des institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalité et d'hypocrisie où le mépris de l'intelligence et la haine de la justice étaient à la fois une opinion populaire et une doctrine d'Etat, où les pouvoirs publics protégeaient les porteurs de matraque, où c'était un délit de crier «Vive la République!» Ces temps sont déjà loin de nous, comme descendus dans un passé profond, plongés dans l'ombre des âges barbares.
»Ils peuvent revenir; nous n'en sommes séparés encore par rien de solide, ni même rien d'apparent et de distinct. Ils se sont évanouis comme les nuages de l'erreur qui les avait formés. Le moindre souffle peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout conspirerait à vous fortifier, vous n'en êtes pas moins irrémédiablement perdus. Vous êtes vaincus par le dedans, et c'est la défaite irréparable. Quand on est vaincu du dehors, on peut continuer la résistance et espérer une revanche. Votre ruine est en vous. Les conséquences nécessaires de vos erreurs et de vos crimes se produisent malgré vous et vous voyez avec étonnement votre perte commencée. Injustes et violents, vous êtes détruits par votre injustice et votre violence. Et voici que le parti énorme de l'iniquité demeuré intact, respecté, redouté, tombe et s'écroule de lui-même.