--Je dis que, d'une manière, c'est plutôt un avantage pour vous, Lacrisse, que le Roi reste en exil. Et même vous devriez en être enchanté, abstraction faite de vos sentiments patriotiques, naturellement.

--Je ne comprends pas.

--C'est pourtant bien simple. Si vous étiez financier, comme moi, la monarchie pourrait vous être profitable. Ne serait-ce que l'emprunt du sacre... Le Roi aurait fait un emprunt peu après son avènement, car il aurait eu besoin d'argent pour régner, ce cher prince. Il y avait gros à gagner pour moi, dans cette affaire-là. Mais vous, un avocat, qu'est-ce que vous auriez gagné à la restauration? Une préfecture? La belle affaire! Vous pouvez avoir beaucoup mieux comme royaliste dans la République. Vous parlez très bien... Ne vous en défendez pas. Vous parlez avec facilité, avec élégance. Vous êtes un des vingt-cinq ou trente membres du jeune barreau que le nationalisme a mis en vue. Vous pouvez m'en croire, je ne vous flatte pas. Un homme qui parle a tout à gagner à ce que le Roi ne revienne pas. Philippe à l'Elysée, vous êtes mis en devoir d'administrer, de gouverner. On s'use vite à ce métier. Vous prenez les intérêts du peuple, vous mécontentez le Roi, il vous chasse. Vous êtes dévoué au Roi, le public murmure, et le Roi vous congédie. Il fait des fautes, vous en faites, et vous êtes puni des vôtres et des siennes. Populaire ou impopulaire, vous vous coulez fatalement. Mais tant que le Prince est en exil, vous ne pouvez commettre de fautes. Vous ne pouvez rien: vous n'avez pas de responsabilité. C'est une situation excellente. Vous n'avez à craindre ni la popularité ni l'impopularité: vous êtes au-dessus de l'une et de l'autre. Vous ne pouvez être maladroit: aucune maladresse n'est possible au défenseur d'une cause perdue. L'avocat du malheur est toujours éloquent. Dans une république on est royaliste sans danger quand on l'est sans espoir. On fait au pouvoir une opposition sereine; on est libéral; on a la sympathie de tous les ennemis du régime existant et l'estime du gouvernement que l'on combat sans lui nuire. Serviteur de la monarchie déchue, la vénération avec laquelle vous vous agenouillerez aux pieds de votre Roi rehaussera la noblesse de votre caractère, et vous pouvez sans bassesse épuiser sur lui toutes les flatteries. Vous pouvez également, sans inconvénient aucun, faire la leçon au Prince, lui parler avec une rude franchise, lui reprocher ses alliances, ses abdications, ses conseillers intimes, lui dire, par exemple: «Monseigneur, je vous avertis respectueusement que vous vous encanaillez». Les journaux recueilleront cette noble parole. Votre renom de fidélité en grandira et vous dominerez votre propre parti du toute la hauteur de votre âme. Avocat, député, vous avez au Palais, à la tribune, les plus beaux gestes; vous êtes incorruptible... Et les bons Pères vous protègent. Lacrisse, connaissez votre bonheur.

Lacrisse répliqua sèchement:

--C'est peut-être drôle, ce que vous dites, Léon; mais je ne trouve pas. Et je doute que vos plaisanteries soient très à propos.

--Je ne plaisante pas.

--Si! vous plaisantez. Vous êtes sceptique. J'ai horreur du scepticisme. C'est la négation de l'action. Moi je suis pour l'action, toujours et quand même.

Henri Léon protesta:

--Je vous assure que je suis très sérieux.

--Eh bien! mon cher ami, j'ai le regret de vous dire que vous ne comprenez pas le moins du monde l'esprit de votre époque. Vous avez dessiné là un bonhomme genre Berryer, qui aurait l'air d'un portrait de famille, d'un trumeau. On pouvait lui trouver une certaine allure, à votre royaliste, sous le second Empire. Mais je vous assure qu'aujourd'hui il paraîtrait vieux jeu et bigrement démodé. Le courtisan du malheur serait tout bonnement ridicule, au XXe siècle. Il ne faut pas être vaincu et les faibles ont tort. Voilà notre morale, mon cher. Est-ce que nous sommes pour la Pologne, pour la Grèce, pour la Finlande? Non, non! Nous ne pinçons pas de cette guitare-là. On n'est pas des naïfs!... Nous avons crié «Vivent les Boërs!» c'est vrai. Mais nous savions ce que nous faisions. C'était pour ennuyer le gouvernement en lui créant des difficultés avec l'Angleterre, et parce que nous espérions que les Boërs seraient victorieux. D'ailleurs je ne suis pas découragé. J'ai bon espoir que nous renverserons la République, avec l'aide des républicains.