M. Bergeret s'approcha de la malle et dit:
--Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa flûte en gardant les chèvres de son maître, fût enfermé dans un coffre. Il y fut nourri de miel par les abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de faim dans cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles.
Ayant ainsi parlé, M. Bergeret délivra son ami. Riquet le suivit jusqu'à l'anti-chambre en agitant la queue. Puis une pensée traversa son esprit. Il rentra dans l'appartement, courut vers Pauline, se dressa contre les jupes de la jeune fille. Et ce n'est qu'après les avoir embrassées tumultueusement en signe d'adoration qu'il rejoignit son maître dans l'escalier. Il aurait cru manquer de sagesse et de religion en ne donnant pas ces marques d'amour à une personne dont la puissance l'avait plongé dans une malle profonde.
M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide. Paillot y était occupé à «appeler», avec son commis, les fournitures de l'École communale. Ces soins l'empêchèrent de faire au professeur d'amples adieux. Il n'avait jamais été très expressif; et il perdait peu à peu, en vieillissant, l'usage de la parole. Il était las de vendre des livres, il voyait le métier perdu, et il lui tardait de céder son fonds et de se retirer dans sa maison de campagne, où il passait tous ses dimanches.
M. Bergeret s'enfonça, à sa coutume, dans le coin des bouquins, il tira du rayon le tome XXXVIII de l'Histoire générale des voyages. Le livre cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette fois encore il lut ces lignes insipides:
«ver un passage au nord. C'est à cet échec, dit-il, que nous devons d'avoir pu visiter de nouveau les îles Sandwich et enrichir notre voyage d'une découverte qui, bien que la dernière, semble, sous beaucoup de rapports, être la plus importante que les Européens aient encore faite dans toute l'étendue de l'Océan Pacifique. Les heureuses prévisions que semblaient annoncer ces paroles ne se réalisèrent malheureusement pas.»
Ces lignes, qu'il lisait pour la centième fois et qui lui rappelaient tant d'heures de sa vie médiocre et difficile, embellie cependant par les riches travaux de la pensée, ces lignes dont il n'avait jamais cherché le sens, le pénétrèrent cette fois de tristesse et de découragement, comme si elles contenaient un symbole de l'inanité de toutes nos espérances et l'expression du néant universel. Il ferma le livre, qu'il avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus ouvrir, et sortit désolé de la boutique du libraire Paillot.
Sur la place Saint-***père, il donna un dernier regard à la maison de la reine Marguerite. Les rayons du soleil couchant en frisaient les poutres historiées, et, dans le jeu violent des lumières et des ombres, l'écu de Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les formes de son superbe blason, armes parlantes dressées là, comme un exemple et un reproche, sur cette cité stérile.
Rentré dans la maison démeublée, Riquet frotta de ses pattes les jambes de son maître, leva sur lui ses beaux yeux affligés; et son regard disait:
--Toi, naguère si riche et si puissant, est-ce que tu serais devenu pauvre? est-ce que tu serais devenu faible, ô mon maître? Tu laisses des hommes couverts de haillons vils envahir ton salon, ta chambre à coucher, ta salle à manger, se ruer sur tes meubles et les traîner dehors, traîner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil et le mien, le fauteuil où nous reposions tous les soirs, et bien souvent le matin, à côté l'un de l'autre. Je l'ai entendu gémir dans les bras des hommes mal vêtus, ce fauteuil qui est un grand fétiche et un esprit bienveillant. Tu ne t'es pas opposé à ces envahisseurs. Si tu n'as plus aucun des génies qui remplissaient ta demeure, si tu as perdu jusqu'à ces petites divinités que tu chaussais, le matin, au sortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es indigent et misérable, ô mon maître, que deviendrai-je?