C'est une grande curiosité naturelle qu'une grenouille.
Celle-ci est verte; elle a l'air d'une feuille vivante, et cet air lui donne quelque chose de merveilleux. Bernard, Roger, Jacques et Marcel se jettent à sa poursuite. Adieu Étienne, et la belle route toute jaune; adieu leur promesse. Les voilà dans le pré, bientôt ils sentent leurs pieds s'enfoncer dans la terre grasse qui nourrit une herbe épaisse. Quelques pas encore et ils s'embourbent jusqu'aux genoux. L'herbe cachait un marécage.
Ils s'en tirent à grand'peine. Leurs souliers, leurs chaussettes, leurs mollets sont noirs. C'est la nymphe du pré vert qui a mis les guêtres de fange aux quatre désobéissants.
Étienne les rejoint tout essoufflé. Il ne sait, en les voyant ainsi chaussés, s'il doit se réjouir ou s'attrister. Il médite en son âme innocente les catastrophes qui frappent les grands et les forts. Quant aux quatre guêtrés, ils retournent piteusement sur leurs pas, car le moyen, je vous prie, d'aller voir l'ami Jean en pareil équipage? Quand ils rentreront à la maison, leurs mères liront leur faute sur leurs jambes, tandis que la candeur du petit Étienne reluira sur ses mollets roses.
JAQUELINE ET MIRAUT
Jacqueline et Miraut sont de vieux amis. Jacqueline est une petite fille et Miraut est un gros chien.
Ils sont du même monde, ils sont tous deux rustiques: de là leur intimité profonde. Depuis quand se connaissaient-ils? ils ne savent plus: cela passe la mémoire d'un chien et celle d'une petite fille. D'ailleurs, ils n'ont pas besoin de le savoir, ils n'ont ni envie, ni besoin de rien savoir. Ils ont seulement l'idée qu'ils se connaissent depuis très longtemps, depuis le commencement des choses, car ils n'imaginent ni l'un ni l'autre que l'univers ait existé avant eux. Le monde, tel qu'ils le conçoivent, est jeune, simple et naïf comme eux. Jacqueline y voit Miraut et Miraut y voit Jacqueline tout au beau milieu. Jacqueline se fait de Miraut une belle idée, mais c'est une idée inexprimable. Les mots ne peuvent rendre la pensée de Jacqueline, ils sont trop gros pour cela! Quant à la pensée de Miraut, c'est sans doute une bonne et juste pensée, mais, par malheur, on ne la connaît pas bien. Miraut ne parle pas, il ne dit pas ce qu'il pense et il ne le sait pas très bien lui-même.
Assurément, il a de l'intelligence, mais pour toutes sortes de raisons, cette intelligence est obscure. Miraut a toutes les nuits des rêves: il voit en dormant des chiens comme lui, des petites filles comme Jacqueline, des mendiants. Il voit des choses joyeuses et des choses tristes.
C'est pourquoi il aboie ou il grogne pendant son sommeil. Ce ne sont là que des songes et des illusions, mais Miraut ne les distingue pas de la réalité. Il brouille dans sa cervelle ce qu'il voit en rêve avec ce qu'il voit quand il est éveillé, et cette confusion l'empêche de comprendre beaucoup de choses que les hommes comprennent. Et puis, comme c'est un chien, il a des idées de chien. Et pourquoi voulez-vous que nous comprenions les idées des chiens mieux que les chiens ne comprennent les idées des hommes? Mais d'homme à chien, on peut tout de même s'entendre, parce que les chiens ont quelques idées humaines et les hommes quelques idées canines. C'est assez pour lier amitié. Aussi Jacqueline et Miraut sont-ils très bons amis.
Miraut est beaucoup plus grand et plus fort que Jacqueline. En posant ses pattes de devant sur les épaules de l'enfant, il la domine de la tête et du poitrail. Il pourrait l'avaler en trois bouchées; mais il sait, il sent qu'une force est en elle et que, pour petite qu'elle est, elle est précieuse. Il l'admire à sa manière. Il la trouve mignonne. Il admire comme elle sait jouer et parler. Il l'aime, il la lèche par sympathie.