—Parce que, mon ami, ce n'est pas la peine de rester en ce monde quand on n'y fait plus l'amour. Et puis nous ne reverrons plus nos rois."

J'avais dès lors quelques raisons de croire que Charles X fut l'esprit le plus léger et la tête la plus faible du monde. J'ai, depuis ce temps, beaucoup lu son histoire sans y rien découvrir à son honneur. Je recueille cette anecdote du vieux roi en bonnet de nuit entretenant la lune, comme l'endroit le plus sympathique de sa vie.

IX

MADAME PLANCHONNET

J'avais cela d'heureux, qu'au printemps j'entrais dans ma dix-septième année. Mon père m'avait envoyé passer les vacances de Pâques à Corbeil, chez ma tante Félicie, qui habitait une maisonnette au bord de la Seine et y vivait dans la dévotion et les médicaments. Elle m'embrassa avec un juste sentiment de ce qu'on doit à sa famille, me félicita d'avoir passé mon baccalauréat, me dit que je ressemblais à mon père, me recommanda de ne pas fumer la cigarette dans mon lit, et me donna ma liberté jusqu'au dîner.

J'entrai dans la chambre que la vieille servante Euphémie m'avait préparée, et je défis ma malle qui contenait, précieusement serré entre mes chemises, le manuscrit de mon premier ouvrage. C'était une nouvelle historique, Clémence Isaure, où j'avais mis tout ce que je concevais de l'amour et de l'art. J'en étais assez content. Après avoir fait un brin de toilette, j'allai me promener au hasard dans la ville. En suivant les boulevards plantés d'ormeaux, dont la paix un peu triste me charmait, je vis, sur la porte d'une maison basse, tapissée de glycine, un écriteau blanc où l'on lisait en lettres noires: l'Indépendant, journal quotidien, politique, commercial, agricole et littéraire. Cette inscription réveilla mes pensées de gloire. J'étais tourmenté depuis quelques mois du désir de faire imprimer ma Clémence Isaure. Ambitieux et modeste, il me semblait que cette maison paisible, cachée dans le feuillage, offrirait un asile convenable à ma première oeuvre, et dès lors l'idée germa dans ma tête de porter mon manuscrit à l'Indépendant.

La vie que je menais à Corbeil était douce et monotone. Ma tante me contait, à dîner, sa brouille avec le docteur Germond, laquelle, survenue dix ans en çà, l'occupait encore; elle gardait pour le café ses histoires de M. l'abbé Laclanche, homme excellent, mais fatigué par l'âge et l'embonpoint, qui dormait au confessionnal pendant que ma tante lui disait ses péchés. Après quoi, l'excellente femme m'envoyait coucher en me recommandant de ne pas fumer dans mon lit.

Un jour, étant seul au salon, je remuai par ennui les journaux qui se trouvaient sur le guéridon d'acajou. C'étaient des numéros de l'Indépendant, auquel ma tante était abonnée. De petit format, avec des caractères usés sur un papier trop mince, l'Indépendant avait un air de modestie qui m'encourageait.

J'en parcourus deux ou trois numéros; le seul article littéraire que j'y trouvai, avait pour titre: Une petite soeur de Fabiola. Il était signé d'un nom de femme. Je reconnus avec plaisir qu'il était dans le genre de ma Clémence Isaure, mais plus faible. Et cette considération me détermina à porter mon manuscrit au rédacteur en chef du journal. Son nom était inscrit sous le titre: Planchonnet.

Je fis un rouleau de ma Clémence Isaure, et, sans instruire ma tante de la démarche que j'allais tenter, je me rendis, avec un peu de fièvre, à la maison tapissée de glycine. M. Planchonnet me reçut tout de suite dans son cabinet. Il écrivait, ayant mis bas son habit et son gilet. C'était un géant, et le plus velu que j'eusse encore rencontré. Il était tout noir, faisait à chaque mouvement un bruit de crins froissés et sentait le fauve. Il ne s'arrêta point d'écrire à ma venue et, suant, soufflant, la poitrine à l'air, il acheva son article; puis, il posa sa plume et me fit signe de parler.