Des légions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement, une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme lente, triste et noire était ma propre pensée.
Selon mon système, auquel il faut reconnaître cette candeur qui fait le charme des théogonies primitives, la terre formait un large cercle autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par les rues, des gens qui me semblaient occupés à une sorte de jeu très compliqué et très amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait beaucoup, et peut-être plus de cent.
Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformités et leurs souffrances ne fussent une manière de divertissement, je ne pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence absolument heureuse, à l'abri, comme je l'étais, de toute inquiétude. A vrai dire, je ne les croyais pas aussi réels que moi; je n'étais pas tout à fait persuadé qu'ils fussent des êtres véritables, et quand, de ma fenêtre, je les voyais passer tout petits sur le pont des Saints-Pères, ils me semblaient plutôt des joujoux que des personnes, de sorte que j'étais presque aussi heureux que l'enfant géant du conte qui, assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches et les moutons, les bergers et les bergères.
Enfin, je me représentais la création comme une grande boîte de Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient été soigneusement rangés.
En ce temps-là, les matins étaient doux et limpides, les feuilles vertes frissonnaient innocemment sous la brise légère. Sur le quai, sur mon beau quai Malaquais où Mme Mathias, après Nanette, Mme Mathias, aux yeux de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes précieuses étincelaient aux étages des boutiques, de fines porcelaines de Saxe s'y étageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui coulait devant moi me charmait par cette grâce naturelle aux eaux, principe des choses et source de la vie. J'admirais ingénument ce miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en reflétant le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et je voulais que cette belle eau fût toujours la même, parce que je l'aimais. Ma mère me disait que les fleuves vont à l'Océan et que l'eau de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idée comme excessivement triste. En cela, je manquais peut-être d'esprit scientifique, mais j'embrassais une chère illusion; car, au milieu des maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'écoulement universel des choses.
Le Louvre et les Tuileries qui étendaient en face de moi leur ligne majestueuse, m'étaient un grand sujet de doute. Je ne pouvais croire que ces monuments fussent l'ouvrage de maçons ordinaires, et pourtant ma philosophie de la nature ne me permettait pas d'admettre que ces murs se fussent élevés par enchantement. Après de longues réflexions, je me persuadais que ces palais avaient été bâtis par de belles dames et de magnifiques cavaliers, vêtus de velours, de satin, de dentelles, couverts d'or et de pierreries et portant des plumes au chapeau.
On sera peut-être surpris qu'à six ans j'eusse une idée si peu exacte du monde. Mais il faut considérer que j'étais à peine sorti de Paris où le docteur Nozière, mon père, était retenu toute l'année.
J'avais fait, il est vrai, deux ou trois petits voyages en chemin de fer, mais je n'en avais tiré aucun profit au point de vue de la géographie.
C'était une science très négligée en ce temps-là. On s'étonnera aussi que j'eusse du monde moral une conception si peu conforme à la réalité des choses.
Mais songez que j'étais heureux et que les êtres heureux ne savent pas grand'chose de la vie. La douleur est la grande éducatrice des hommes. C'est elle qui leur a enseigné les arts, la poésie et la morale; c'est elle qui leur a inspiré l'héroïsme avec la pitié; c'est elle qui a donné du prix à la vie en permettant qu'elle fût offerte en sacrifice; c'est elle, c'est l'auguste et bonne douleur qui a mis l'infini dans l'amour.