Quand Rosamonde fut dans l'endroit du bois désigné par le pâtre, Adjutor venait de rendre le dernier soupir, selon la promesse que sainte Madeleine et saint Bernard lui avaient donnée, disant:

"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."

Le renom de sa sainteté se répandit comme un parfum dans toute la contrée. Rosamonde de Blaru prit le voile; elle partagea après sa mort la sépulture de son fils.

Le tombeau de saint Adjutor existe encore. On y voit gravées deux flûtes en sautoir. Ces emblèmes sont aussi ceux des lords de Vernon. La belle Diana, dont nous rappelions tout à l'heure le souvenir, ne dit-elle pas à son cousin:

"Vous reconnaissez nos armoiries, ces deux flûtes?"

Faut-il en conclure que non seulement la devise, mais encore les armoiries des nobles seigneurs de Vernon furent emportées de France par quelque compagnon du duc Guillaume? Je ne sais quel lien de parenté unit le grand saint Adjutor et la belle Diana. Je n'ai point à le rechercher ici. Il ne me reste qu'à expliquer comment saint Adjutor, qui passa de ce monde à l'autre le jour même de son retour à Vernon, put jeter ses chaînes dans le fleuve pour combler le gouffre. Cette difficulté n'est qu'apparente. Le saint revint sur terre pour opérer ce miracle.

Voulez-vous à la fois de plus fraîches promenades et de moins vieux souvenirs? Traversons la petite ville, ce sera fait en cinq minutes, et allons nous asseoir sous les grands arbres taillés en muraille du parc de Bizi. C'est un héros qui les planta. Le maréchal de Belle-Isle, qui avait hérité la magnificence de Fouquet, son grand-père, créa dans ses courts loisirs le parc de Bizi. "Quand il n'était pas à Metz, dit Barbier, il était dans sa terre, près de Vernon, dirigeant une armée de terrassiers, de maçons, de jardiniers et de décorateurs." On ne lui enviera pas son fastueux repos si l'on songe à ses fatigues. Qu'on relise cette retraite de Prague, quand le maréchal, investi par l'ennemi, sortit de la place avec quinze mille hommes qu'il réussit à rendre, pour ainsi dire, invisibles, et qu'il conduisit à Egra, en sept journées de l'hiver le plus rigoureux. Officiers et soldats, roulés dans leur manteau, couchaient sur la neige. Le vieux maréchal, qui souffrait de la goutte, dormait dans un carrosse qu'on abritait derrière un mur de neige. L'opération était de plus délicates et exigeait, paraît-il, une habileté consommée. Mais le mérite d'une retraite n'est guère reconnu que par les gens de l'art. Le public n'en est jamais touché. La retraite de Prague accrut en même temps la gloire et l'impopularité du maréchal de Belle-Isle. Ce grand homme de guerre fut alors beaucoup chansonné. Parmi les chansons dont on le tympanisa, il en est du moins d'assez jolies. Il y a de l'esprit dans le couplet que voici:

Quand Belle-Isle est parti,
Une nuit,
De Prague à petit bruit,
Il dit,
Voyant la lune:
Lumière de mes jours,
Astre de ma fortune,
Conduisez-moi toujours.

L'excellent duc de Penthièvre habita Bizi. Les fraisiers des bois portent témoignage de sa candeur et de sa bonté. Car le duc écrivait en 1777 à son intendant:

"J'ai appris … que l'on désolait les habitants de Vernon en les empêchant de prendre des fraises dans les bois … On trouvera le secret de me faire haïr, et cela me procurera un de plus vifs chagrins que je puisse avoir en ce monde."