Et ma mère disait aussi:
"Ce pauvre homme! il est dans la misère!"
C'en était fait. J'avais perdu ma confiance première dans la bonté de la nature. Et, sans doute, je ne surprendrai personne si je dis que je ne l'ai jamais retrouvée depuis.
Tout en m'inquiétant, M. Hamoche m'intéressait beaucoup. Il m'arrivait quelquefois de le rencontrer, le soir, dans mon escalier. Ce n'était point extraordinaire, car il habitait une mansarde dans notre maison. A la tombée du jour, il grimpait les degrés, ayant sous chaque bras une boîte longue et noire, qui renfermait, assurément, les lunettes et les minéraux. Mais ces deux boîtes ressemblaient à deux petits cercueils, et j'avais peur, comme si cet homme de malheur était un croque-mort …
N'emportait-il pas ma confiance et ma sécurité? Maintenant, je doutais de tout, puisque, reposant sous notre toit, dans la maison bénie, cet homme n'était pas heureux.
Sa mansarde donnait sur la cour, et ma bonne m'avait dit que, pour s'y tenir debout, il fallait passer la tête par la fenêtre à tabatière. Et, comme je n'étais pas toujours sérieux à cette époque, je riais de tout mon coeur à la pensée que M. Hamoche, dans sa chambre, ne quittait pas son chapeau, que ce chapeau, prodigieusement haut, s'élevait sur le toit au-dessus des tuyaux, et qu'il y manquait seulement une de ces flèches de zinc qui tournent au vent.
A six ans, on a l'esprit mobile. Depuis quelque temps, je ne songeais plus au lunetier, au chapeau, aux deux cercueils, quand un jour—il me souvient que c'était un jour de printemps,—il était six heures et demie, et nous étions à table … On dînait de bonne heure, sur le quai Malaquais, dans ce temps-là. Un jour, dis-je, Mme Mathias, qui était très considérée dans la maison, vint dire à mon père:
"Le marchand de lunettes est très malade, là-haut, dans sa mansarde. Il a une fièvre de cheval.
—J'y vais", dit mon père en se levant.
Au bout d'un quart d'heure, il revint.