Je me rappelle avoir vu sur un des bas-côtés de Notre-Dame de Bordeaux un contrefort qui, par la masse et les dispositions générales, ne diffère pas beaucoup des contreforts plus anciens qui l'environnent. Mais pour le style et l'ornementation, il est tout à fait singulier. Il n'a ni ces pinacles, ni ces clochetons, ni ces longues et étroites arcades aveugles qui amincissent et allègent les contreforts voisins. Il est décoré, celui-là, de deux ordres renouvelés de l'antique, de médaillons, de vases. Ainsi l'a conçu un contemporain de Pierre Chambiges et de Jean Goujon, qui se trouvait conducteur des travaux de Notre-Dame au moment où un des arcs primitifs se rompit. Cet ouvrier, qui avait plus de simplicité que nos architectes, ne songea pas, comme ils l'eussent fait, à travailler dans le vieux style perdu; il ne tenta point un pastiche savant. Il suivit son génie et son temps. En quoi il fut bien avisé. Il n'était guère capable de travailler dans le goût des maçons du XIVe siècle. Plus instruit, il n'aurait produit qu'une insignifiante et douteuse copie. Son heureuse ignorance l'obligea à avoir de l'invention. Il conçut une sorte d'édicule, temple ou tombeau, un petit chef-d'oeuvre tout empreint de l'esprit de la Renaissance française. Il ajouta ainsi à la vieille cathédrale un détail exquis, sans nuire à l'ensemble. Ce maçon inconnu était mieux dans la vérité que Viollet-le-Duc et son école. C'est miracle que, de nos jours, un architecte très instruit n'ait pas jeté bas ce contrefort de la Renaissance pour le remplacer par un contrefort du XIVe siècle.

L'amour de la régularité a poussé nos architectes à des actes de vandalisme furieux. J'ai trouvé à Bordeaux même, sous une porte cochère, deux chapiteaux à figures qui y servaient de bornes. On m'expliqua qu'ils venaient du cloître de *** et que l'architecte chargé de restaurer ce cloître les avait fait sauter pour cette raison que l'un était du XIe siècle et l'autre du XIIIe, ce qui n'était point tolérable, le cloître datant du XIIe, et devant y être sévèrement ramené. En raison de quoi l'architecte les remplaça par deux chapiteaux du XIIe. Cela s'appelle un faux. Tout faux est haïssable.

Ingénieux à détruire, les disciples de Viollet-le-Duc ne se contentent pas de détruire ce qui n'est pas de l'époque adoptée par eux. Ils remplacent les vieilles pierres noires par des blanches, sans raison, sans prétexte. Ils substituent des copies neuves aux motifs originaux. Cela encore, je ne le leur pardonne pas; c'est pour moi une douleur de voir périr la plus humble pierre d'un vieux monument. Si même c'est un pauvre maçon très rude et malhabile qui l'a dégrossie, cette pierre fut achevée par le plus puissant des sculpteurs, le temps. Il n'a ni ciseau, ni maillet: il a pour outils la pluie, le clair de lune et le vent du nord. Il termine merveilleusement le travail des praticiens. Ce qu'il ajoute ne se peut définir et vaut infiniment.

Didron, qui aima les vieilles pierres, inscrivit peu de temps avant sa mort, sur l'album d'un ami, ce précepte sage et méprisé: "En fait de monuments anciens, il vaut mieux consolider que réparer, mieux réparer que restaurer, mieux restaurer qu'embellir; en aucun cas, il ne faut ajouter ni retrancher."

Cela est bien dit. Et si les architectes se bornaient à consolider les vieux monuments et ne les refaisaient pas, ils mériteraient la reconnaissance de tous les esprits respectueux des souvenirs du passé et des monuments de l'histoire. Le Tréport, 23 août.

Nous sommes émerveillés de la beauté du spectacle. Nous avons devant nous Mers et sa blanche falaise; à notre droite, des prairies aux pentes desquelles paissent les boeufs et les moutons; à gauche, la mer, où glissent des barques dont les voiles sont nouées en festons. A nos pieds, la jetée. Elle est couverte de la foule diversement colorée des baigneurs et des baigneuses. Les bérets rouges, blancs ou bleus, les robes claires, les chapeaux de paille brillent au soleil. Tout cela a des papillotements joyeux. Soudain, une exclamation bruyante s'élève, les chapeaux volent en l'air. C'est un torpilleur qui quitte le port, franchit l'écluse et gagne le large pour aller à Boulogne. Il en passe trois, et c'est trois fois le même enthousiasme. Trois fois on crie, on salue; trois fois, les chapeaux, les mouchoirs, les ombrelles s'agitent.

Les torpilleurs sont populaires. Ils sont aimés sans doute parce qu'ils ont l'air terrible, et qu'ils flattent cette douce espérance de carnage qui sourit mollement au fond du coeur paisible des bourgeois. En vérité, ils ne sont pas jolis; ils ressemblent à une baleine, mais à une baleine comme il n'y en a pas, à une baleine cuirassée, jetant une fumée noire au lieu d'eau par les évents.

Naguère, en voyant un torpilleur qui mouillait dans les eaux de la Seine, à la hauteur du quai d'Orsay, M. Renan souhaitait qu'on donnât le commandement des torpilleurs non à des marins, mais à des savants et à des philosophes, qui pussent y méditer les vérités éternelles en attendant le moment de sauter en l'air. L'existence de ces hommes extraordinaires eût concilié l'inconciliable. Soldats contemplatifs, ils eussent satisfait l'idéal par leur vie et le réel par leur mort. C'est une excellente idée, mais qui n'entrera pas facilement dans la tête d'un ministre de la marine. Et je crains aussi que les philosophes ne soient pas tentés excessivement d'entrer, comme Jonas, dans ces vaisseaux-poissons.

IV

NOTRE-DAME DE LIESSE