Ici, sur le promontoire qui s'avance entre deux côtes semées d'écueils, finit la terre. Au bout de l'étroit sentier dans lequel nous nous engageons, la mer déferle, et déjà l'embrun nous enveloppe. Devant nous, l'Océan, où le soleil se couche dans un lit de flammes, étend au loin la nappe magnifique de ses eaux, que déchirent çà et là les rochers noirs, fleuris d'écume, et sur laquelle l'île de Sein, sombre et basse, dort au ras des lames.
C'est l'île sainte des Sept-Sommeils où l'on dit que vivaient les vierges prophétiques. Mais ces créatures extraordinaires ont-elles jamais existé ailleurs que dans l'imagination des hommes de mer? Les matelots n'ont-ils pas pris, de loin, pour les robes blanches des prêtresses les mouettes posées au soleil sur les rochers? Le souvenir de ces vierges est vague comme un rêve. On a fouillé le peu de terre contenu dans les creux du granit, où croissent aujourd'hui pour la nourriture des pêcheurs, de rares et maigres épis d'orge. On n'a trouvé dans ce sol aucune pierre taillée. On y a recueilli seulement quelques médailles en forme de petites coupes, portant sur leur face bombée une effigie de héros ou de dieu, à la chevelure bouclée, nouée de perles, et, sur la face creuse, un cheval à tête d'homme. Comment imaginer un collège de prêtresses sur cet écueil ras, stérile, nu, noyé de brumes, et que, par les tempêtes, la mer recouvre quelquefois tout entier? Mais peut-être l'île de Sein était-elle autrefois plus vaste et plus ombreuse qu'elle n'est aujourd'hui, et l'Océan, qui sans cesse ronge ses bords, a-t-il englouti une partie de l'île avec le temple et le bois sacré des vierges.
C'est ici que l'Océan est terrible; c'est ici qu'il est puissant. Les rochers innombrables qu'il couvre d'écume apparaissent comme les restes du rivage qu'il a submergé avec ses villes antiques et tous leurs habitants. En ce moment, il est calme, il pousse dans son sommeil un immense et tranquille mugissement. Les traînées d'huile qui moirent sa face glauque révèlent seules les courants perfides. Le vieux dieu, couché sur les cadavres des belles Atlantides, content, s'égaie sous l'or du soleil; son sourire est large et pacifique. Pourtant dans son repos il laisse deviner sa force. Les lames qui brisent à quarante pieds au-dessous de nous couvrent d'écume la falaise et nous jettent au visage leur rosée amère. Après chaque coup de la vague, le rocher, de nouveau découvert, répand avec un bruit clair, par toutes ses pentes, des cascades argentées.
A notre gauche fuit la ligne désolée de la baie d'Audierne jusqu'aux rochers funestes de Penmarch. A droite, la côte hérissée de falaises et d'écueils se courbe pour former la baie des Trépasses. Plus loin, nous voyons luire comme un feu rouge le cap de la Chèvre. Plus loin encore, la côte de Brest et les îles d'Ouessant, bleuissant à l'horizon, se confondent avec le bleu léger du ciel.
L'Océan et les falaises changent à tout moment d'aspect. Ses lames sont tour à tour blanches, vertes, violettes, et les rochers, qui tout à l'heure faisaient briller leurs veines de mica, sont maintenant d'un noir d'encre. L'ombre vient à grands coups d'ailes. Les dernières gouttes de flamme tombées dans la mer s'éteignent. Une grande lueur orangée marque seule l'endroit où le soleil s'est couché. C'est à peine si nous voyons encore les murs de granit qui, debout ou ruinés, ferment la baie des Trépassés. On entend distinctement, dans le silence du soir, le bruit sourd des lames que traverse le cri mélancolique du cormoran.
Cette heure est d'un tristesse mortelle, et tout ici, le rocher, la lande et la mer, et le sable livide de la baie, tout nous dit la désolation de vivre. Seul, le ciel, où s'allument les premières étoiles, a sur nos têtes une douceur charmante. Ce ciel de Bretagne est léger et profond. Souvent voilé par les bancs de brume qui viennent et qui passent en un moment, presque toujours couvert de nuées épaisses qui ressemblent à des montagnes et qui lui donnent l'air d'une terre d'en haut, il laisse voir, par de soudaines échappées, un bleu qui attire comme l'abîme. Je sens en ce moment pourquoi les Bretons aiment la mort. Ils l'aiment, et l'âme celtique est souvent tentée par elle. Ils la craignent aussi, car elle est en horreur à tous les êtres.
La mort plane sur ces parages, c'est elle qui, passant sur nos têtes avec le vent de mer, effleure nos cheveux. Tout ce golfe informe qui s'étend de l'île d'Ouessant à l'île de Sein, et qu'on nomme l'Iroise, est la terreur des gens de mer. Les naufrages y sont ordinaires. Le Bec-du-Raz, fréquenté par tout le cabotage qui va de la Manche à l'Océan, est particulièrement dangereux à cause des brises changeantes qui viennent du large, des écueils invisibles, des courants qui tourbillonnent autour des rochers et des formidables ras de marée qui frappent la falaise. Les pêcheurs bretons chantent en traversant le chenal du Raz: "Mon Dieu! secourez-moi: ma barque est si petite et la mer est si grande!"
Les cadavres des naufragés qui ont péri dans l'Iroise sont amenés par le courant dans la baie des Trépassés. Est-ce pour sa fidélité à déposer les restes humains sur son sable blanc comme une poussière d'os que la baie hospitalière aux morts a reçu son nom funèbre? Suivant une tradition, ces prêtres gaulois qui furent plutôt des moines, les druides, étaient embarqués après leur mort sur cette côte pour être ensevelis dans l'île de Sein. Et d'autres traditions, recueillies par le poète Brizeux, font de ce golfe lugubre le rendez-vous des morts pieux qui voulaient dormir dans l'île des Sept-Sommeils.
Autrefois, un esprit venait, d'une voix forte
Appeler, chaque nuit, un pêcheur sur sa porte.
Arrivé dans la baie, on trouvait un bateau
Si lourd et si chargé de morts qu'il faisait eau.
Et pourtant il fallait, malgré vent et marée,
Le mener jusqu'à Sein, jusqu'à l'île sacrée…
Ici l'on conte encore que, sur ce rivage, les âmes en peine se promènent en pleurant, tandis que les ossements des naufragés frappent aux portes des pêcheurs pour demander la sépulture. Et c'est une vive croyance chez les paysans que, pendant la nuit du deux novembre, au jour fixé par l'Église pour la commémoration des fidèles défunts, les âmes des naufragés s'amassent en nuées épaisses sur le rivage de la baie, d'où s'élève une clameur lamentable. Alors les morts, dit-on, reviennent sur la terre, "plus nombreux que les feuilles qui tombent des arbres, plus serrés que les brins de l'herbe qui pousse dans les champs."