De ce jour, je cessai définitivement de croire que la vie est un jeu, et le monde une boîte de Nuremberg. La cosmogonie du petit Pierre Nozière alla rejoindre dans l'abîme des erreurs humaines a carte du monde connu des anciens et le système de Ptolémée.
III
MADAME MATHIAS
Mme Mathias était une sorte de femme de charge et de bonne d'enfant qui, par son grand âge et son mauvais caractère, s'était attiré beaucoup de considération. Mon père et ma mère, qui l'avaient attachée à ma très petite personne, ne l'appelaient que Mme Mathias, et ce fut pour moi une grande surprise d'apprendre un jour qu'elle avait un nom de baptême, un nom de jeune fille, un petit nom, et qu'elle se nommait Virginie. Mme Mathias avait eu des malheurs, elle en gardait la fierté. Les joues creuses, avec des yeux de braise sous les mèches grises de ses cheveux qui se tordaient hors de sa coiffe, noire, sèche, muette, sa bouche ruinée, son menton menaçant et son morne silence, affligeaient mon père.
Maman, qui gouvernait la maison avec la vigilance d'une reine d'abeilles, avouait pourtant qu'elle n'osait pas faire d'observation à cette femme d'âge, qui la regardait en silence avec des yeux de louve traquée. Mme Mathias était généralement redoutée. Seul dans la maison, je n'avais pas peur d'elle. Je la connaissais, je l'avais devinée, je la savais faible.
A huit ans, j'avais mieux compris une âme que mon père à quarante, bien que mon père eût l'esprit méditatif, assez d'observation pour un idéaliste, et quelques notions de physiognomonie puisées dans Lavater. Je me rappelle l'avoir entendu longuement disserter sur le masque de Napoléon rapporté de Sainte-Hélène par le docteur Antomarchi, et dont une épreuve en plâtre, pendue dans son cabinet, a terrifié mon enfance.
Mais il faut dire que j'avais sur lui un grand avantage: j'aimais Mme Mathias, et Mme Mathias m'aimait. J'étais inspiré par la sympathie; il n'était guidé que par la science. Encore ne s'appliquait-il pas beaucoup à pénétrer le caractère de Mme Mathias. Ne prenant aucun plaisir à la voir, il ne la regardait guère, et peut-être ne l'avait-il point assez observée pour s'apercevoir qu'un petit nez mou, d'une innocente rondeur, s'était singulièrement planté au milieu du masque austère sous lequel elle figurait dans la vie.
Et ce nez, en effet, ne se faisait pas remarquer. Il passait presque inaperçu sur cette scène de désolation violente qu'était le visage de Mme Mathias. Pourtant il était digne d'intérêt. Tel que je le retrouve au fond de ma mémoire, il m'émeut par je ne sais quelle expression de tendresse souffrante et d'humilité douloureuse. Je suis le seul être au monde qui y ait fait attention, et encore, n'ai-je commencé à le bien comprendre que lorsqu'il n'était plus qu'un souvenir lointain, gardé par moi seul.
C'est maintenant surtout que j'y songe avec intérêt. Ah! Madame Mathias, que ne donnerais-je pas pour vous revoir aujourd'hui telle que vous étiez dans votre vie terrestre, tricotant des bas, une aiguille fichée sur l'oreille, sous votre bonnet à tuyaux, et des besicles énormes chaussant le bout de votre nez trop faible pour les porter. Vos besicles glissaient toujours, et vous en éprouviez toujours une impatience nouvelle; car vous n'avez jamais su vous soumettre en riant à la nécessité, et vous portiez au milieu des misères domestiques une âme indignée.
Ah! Madame Mathias, Madame Mathias, que ne donnerais-je point pour vous revoir telle que vous fûtes, ou du moins pour savoir ce que vous êtes devenue, depuis trente ans que vous avez quitté ce monde où vous aviez si peu de joie, où vous teniez si peu de place et que vous aimiez tant. Je l'ai senti, vous aimiez la vie, et vous vous attachiez aux affaires terrestres avec cette obstination désespérée des malheureux. Si j'avais de vos nouvelles, Madame Mathias, j'en recevrais infiniment de contentement et de paix. Dans le cercueil des pauvres où vous vous en êtes allée par un beau jour de printemps, il m'en souvient, par un de ces beaux jours dont vous goûtiez si bien la douceur, chère dame, vous emportiez mille choses touchantes, tout un monde d'idées créé par l'association de votre vieillesse et de mon enfance. Qu'en avez-vous fait, Madame Mathias? Là où vous êtes, vous souvient-il encore de nos longues promenades?