—Tu as orné cette ville de monuments magnifiques. Tu as assuré la liberté de son Sénat et de son peuple. Tu as établi de bonnes règles pour le commerce et la navigation, tu rends la justice avec une équité bienveillante. Ta statue s'élèvera sur le Forum. Le titre te sera décerné de second fondateur de Corinthe, ou plutôt Corinthe prendra de toi le nom d'Annaea. Toutes ces choses sont dignes d'un Romain et dignes de Gallion. Mais ne crois pas que les Grecs estiment plus que de raison les arts manuels. Si beaucoup parmi eux s'occupent à peindre des vases, à teindre des étoffes, à modeler des figures, c'est par nécessité. Ulysse construisit de ses mains son lit et son navire. Toutefois les Grecs professent qu'il est indigne d'un sage de s'appliquer à des arts futiles et grossiers. Socrate, en sa jeunesse, exerça le métier de sculpteur et il fit une image des Kharites qu'on voit encore sur l'acropole d'Athènes. Son habileté certes n'était pas médiocre et, s'il avait voulu, il aurait su, comme les artistes les plus renommés, représenter un athlète lançant un disque ou nouant un bandeau sur son front. Mais il laissa ces ouvrages pour se consacrer à la recherche de la sagesse, ainsi que l'oracle le lui avait ordonné. Dès lors, il s'attacha aux jeunes hommes, non pour mesurer les proportions de leurs corps, mais uniquement pour leur enseigner ce qui est honnête. A ceux dont la forme était parfaite il préférait ceux dont l'âme était belle, contrairement à ce que font les sculpteurs, les peintres et les débauchés. Ceux-là estiment la beauté extérieure et méprisent la beauté intérieure. Et vous savez que Phidias grava sur l'orteil de son Jupiter le nom d'un athlète parce qu'il était beau et sans considérer s'il était chaste.

—C'est pourquoi, conclut Gallion, nous ne donnons pas de louanges aux sculpteurs alors même que nous en donnons à leurs ouvrages.

—Par Hercule! s'écria Lollius, je ne sais lequel admirer le plus de ce Faune ou de cette Vénus. La déesse a la fraîcheur de l'eau dont elle est encore mouillée. Elle est vraiment la volupté des hommes et des dieux, et ne crains-tu pas, ô Gallion, qu'une nuit un rustre, caché dans tes jardins, ne lui fasse subir le même outrage qu'un jeune impie infligea, dit-on, à la Vénus des Cnidiens? Les prêtresses du temple trouvèrent un matin sur la déesse les vestiges de l'offense, et les voyageurs rapportent que depuis lors, elle garde sur elle une tache ineffaçable. Il faut admirer et l'audace de cet homme et la patience de l'Immortelle.

—Le crime ne fut pas impuni, déclara Gallion. Le sacrilège se jeta dans la mer ou se brisa contre les rochers. On ne l'a jamais revu.

—Sans doute, reprit Lollius, la Vénus de Cnide passe en beauté toutes les autres. Mais l'ouvrier qui sculpta celle de tes jardins, ô Gallion, savait amollir le marbre. Vois ce Faune; il rit, la salive mouille ses dents et ses lèvres; ses joues ont la fraîcheur des pommes; tout son corps brille de jeunesse. Pourtant, à ce Faune je préfère cette Vénus.

Apollodore leva la main droite et dit:

—Très doux Lollius, réfléchis un moment et tu reconnaîtras qu'une telle préférence est pardonnable à un ignorant qui suit ses instincts et ne raisonne pas, mais qu'elle n'est pas permise à un sage comme toi. Cette Vénus ne peut être aussi belle que ce Faune, car le corps de la femme a moins de perfection que celui de l'homme et la copie d'une chose moins parfaite ne saurait égaler en beauté la copie d'une chose plus parfaite. Et l'on ne peut douter, ô Lollius, que le corps de la femme ne soit moins beau que celui de l'homme, puisqu'il contient une âme moins belle. Les femmes sont vaines, querelleuses, occupées de niaiseries, incapables de hautes pensées et de grandes actions, et souvent la maladie trouble leur intelligence.

—Pourtant, fit observer Gallion, dans Rome comme dans Athènes, des vierges, des mères ont été jugées dignes de présider aux choses sacrées et de porter les offrandes sur les autels. Bien plus! les dieux ont choisi parfois des vierges pour rendre leurs oracles ou révéler l'avenir aux hommes. Cassandre a ceint son front des bandelettes d'Apollon et prophétisé la ruine des Troyens. Juturna, que l'amour d'un dieu rendit immortelle, fut commise à la garde des fontaines de Rome.

—Il est vrai, répliqua Apollodore. Mais les dieux vendent cher aux vierges le privilège d'expliquer leurs volontés et d'annoncer l'avenir. En même temps qu'ils leur donnent de voir ce qui est caché, ils leur ôtent la raison et les rendent furieuses. Au reste, je t'accorde, ô Gallion, que certaines femmes sont meilleures que certains hommes et que certains hommes sont moins bons que certaines femmes. Cela tient à ce que les deux sexes ne sont pas aussi distincts l'un de l'autre et séparés que l'on croit et que, tout au contraire, il y a de l'homme dans beaucoup de femmes et de la femme dans beaucoup d'hommes. Voici comment on explique ce mélange:

»Les ancêtres des hommes qui habitent aujourd'hui la terre sortirent des mains de Prométhée qui, pour les former, pétrit l'argile, comme font les potiers. Il ne se borna pas à façonner de ses mains un couple unique. Trop prévoyant et trop industrieux pour se résoudre à faire sortir d'une seule semence et d'un seul vase toute la race humaine, il entreprit au contraire de fabriquer lui-même une multitude de femmes et d'hommes, afin d'assurer tout de suite à l'humanité l'avantage du nombre. Pour mieux conduire un travail si difficile, il modela d'abord séparément toutes les parties qui devaient composer les corps aussi bien mâles que féminins. Il fit autant de poumons, de foies, de coeurs, de cerveaux, de vessies, de rates, d'intestins, de matrices, de vulves et de pénis qu'il était nécessaire et fabriqua enfin avec un art subtil et en quantité suffisante tous les organes au moyen desquels les humains pussent parfaitement respirer, se nourrir et se reproduire. Il n'oublia ni les muscles, ni les tendons, ni les os, ni le sang, ni les humeurs. Enfin il tailla des peaux, se réservant de mettre dans chacune, comme dans un sac, les choses nécessaires. Toutes ces pièces d'hommes et de femmes étaient achevées et il ne restait plus qu'à les assembler quand Prométhée fut invité à souper chez Bacchus. Il s'y rendit et, le front ceint de rosés, vida trop souvent la coupe du dieu. C'est en chancelant qu'il regagna son atelier. Le cerveau tout obscurci des fumées du vin, l'oeil trouble, les mains mal assurées, il se remit à l'oeuvre, pour notre malheur. Distribuer les organes aux humains lui semblait un jeu. Il ne savait ce qu'il faisait et goûtait, quoi qu'il fit, un parfait contentement. À tout instant il donnait à une femme, par mégarde, ce qui convenait à un homme, et à un homme ce qui convenait à une femme.