—Ces édifices, dit-il, de proportions sages et de dimensions modérées, étaient séparés les uns des autres par des ruelles ombreuses. Il y avait là de ces vicoli qu'on aime dans les pays du soleil, et les magnanimes neveux de Rémus, après avoir entendu les orateurs, trouvaient le long des temples, pour manger et dormir, des coins frais, mal odorants, où les écorces de pastèques et les débris de coquillages n'étaient jamais balayés. Certes les boutiques qui bordaient la place exhalaient des senteurs puissantes d'oignon, de vin, de friture et de fromage. Les étals des bouchers étaient chargés de viandes, spectacle agréable aux robustes citoyens, et c'est à l'un de ces bouchers que Virginius prit le couteau dont il tua sa fille. Sans doute il y avait là aussi des bijoutiers et des marchands de petits dieux domestiques, protecteurs du foyer, de l'étable et du jardin. Tout ce qu'il faut à des citoyens pour vivre se trouvait réuni sur cette place. Le marché et les magasins, les basiliques, c'est-à-dire les bourses de commerce et les tribunaux civils; la curie, ce conseil municipal qui devint l'administrateur de l'univers; les prisons dont les souterrains exhalaient une puanteur redoutée; les temples, les autels, premières nécessités pour les Italiens qui ont toujours quelque chose à demander aux puissances célestes.
»C'est là enfin que s'accomplirent durant tant de siècles les actes vulgaires ou singuliers, presque toujours insipides, souvent odieux ou ridicules, quelquefois généreux, dont l'ensemble constitue la vie auguste d'un peuple.
—Qu'est-ce qu'on voit, au milieu de la place, devant les bases honoraires? demanda M. Goubin qui, armé de son lorgnon, remarquait une nouveauté dans l'antique Forum et voulait être renseigné.
Joséphin Leclerc lui répondit obligeamment que c'étaient les fondations du colosse de Domitien nouvellement mises au jour.
Puis il désigna du doigt, l'un après l'autre, les monuments découverts par Giacomo Boni durant cinq années de fouilles fructueuses: la fontaine et le puits de Juturna, sous le mont Palatin; l'autel élevé sur le bûcher de César et dont le soubassement s'étendait à leurs pieds, en face des Rostres; la stèle archaïque et le tombeau légendaire de Romulus, que recouvre la pierre noire du Comice; et le «lac» de Curtius.
Le soleil, descendu derrière le Capitole, frappait de ses dernières flèches l'arc triomphal de Titus sur la haute Vélia. Le ciel, où nageait à l'occident la lune blanche, restait bleu comme au milieu du jour. Une ombre égale, tranquille et claire emplissait le Forum silencieux. Les terrassiers bronzés piochaient ce champ de pierres, tandis que, poursuivant le travail des vieux rois, leurs camarades tournaient la roue d'un puits pour tirer l'eau qui mouille encore le lit où dormait, aux jours du pieux Numa, le Vélabre ceint de roseaux.
Ils accomplissaient leur tâche avec ordre et vigilance. Hippolyte Dufresne, qui depuis plusieurs mois les voyait assidus à l'ouvrage, intelligents et prompts à accomplir les ordres reçus, demanda au directeur des fouilles comment il obtenait de ses ouvriers un si bon service.
—En vivant comme eux, répondit Giacomo Boni. Je remue avec eux la terre, je les avertis de ce que nous cherchons ensemble, je leur fais sentir la beauté de notre oeuvre commune. Ils s'intéressent à des travaux dont ils sentent confusément la grandeur. Je les ai vus pâles d'enthousiasme quand ils découvrirent le tombeau de Romulus. Je suis leur compagnon de chaque jour et, si l'un d'eux tombe malade, je vais m'asseoir auprès de son lit. Je compte sur eux comme ils comptent sur moi. Voilà comment j'ai des ouvriers fidèles.
—Boni, mon cher Boni, s'écria Joséphin Leclerc, vous savez si j'admire vos travaux et si je suis ému de vos belles découvertes, et pourtant je regrette, permettez-moi de vous le dire, le temps où les troupeaux paissaient sur le Forum enseveli. Un boeuf blanc au large front planté de cornes évasées ruminait dans le champ désert; un pâtre sommeillait au pied d'une haute colonne qui sortait des herbes. Et l'on songeait: C'est ici que fut agité le sort du monde. Depuis qu'il a cessé d'être le Campo Vaccino, le Forum est perdu pour les poètes et pour les amoureux.
Jean Boilly représenta combien ces fouilles, pratiquées avec méthode, contribuaient à la connaissance du passé. Et, la conversation s'étant engagée sur la philosophie de l'histoire romaine: