—Tu te trompes, me répondit-elle. Sans doute nous n'en sommes plus à l'imbécillité furieuse de l'ère close, et le domaine entier de la physiologie humaine est désormais affranchi des barbaries légales et des terreurs théologiques. Nous ne nous faisons plus une fausse et cruelle idée du devoir. Mais les lois qui règlent l'attrait des corps pour les corps nous restent mystérieuses. Le génie de l'espèce est ce qu'il fut et ce qu'il sera toujours, violent et capricieux. Aujourd'hui comme autrefois l'instinct est plus fort que la raison. Notre supériorité sur les anciens est moins de le savoir que de le dire. Nous avons en nous une force capable de créer les mondes, le désir, et tu veux que nous puissions la régler. C'est trop nous demander. Nous ne sommes plus des barbares. Nous ne sommes pas encore des sages. La collectivité ignore totalement tout ce qui concerne les rapports des sexes. Ces rapports sont ce qu'ils peuvent, tolérables le plus souvent, rarement délicieux, parfois horribles. Mais ne crois pas, camarade, que l'amour ne trouble plus personne.

Il m'était impossible de discuter des idées si étranges. J'amenai la conversation sur le caractère des femmes. Chéron en vint à me dire qu'il y en avait de trois sortes, les amoureuses, les curieuses et les indifférentes. Je lui demandai alors de quelle sorte elle était.

Elle me regarda avec un peu de hauteur et me dit:

—Il y a aussi plusieurs sortes d'hommes. Il y a d'abord les impertinents…

Ce mot me la fit paraître beaucoup plus contemporaine qu'il ne m'avait semblé jusque-là. C'est pourquoi je me mis à lui tenir le langage qui m'était habituel dans de semblables occasions. Et après plusieurs paroles futiles et frivoles:

—Voulez-vous m'accorder une faveur? Dites-moi votre petit nom.

—Je n'en ai pas.

Elle vit que cela me semblait disgracieux. Car elle reprit un peu piquée:

—Penses-tu qu'une femme ne puisse plaire que si elle a un petit nom, comme les dames d'autrefois, un nom de baptême, Marguerite, Thérèse ou Jeanne?

—Vous me prouvez bien le contraire.