—C'est toi, s'écria-t-il, Paphnuce mon condisciple, mon ami, mon frère! Oh! je te reconnais, bien qu'à vrai dire tu te sois rendu plus semblable à une bête qu'à un homme. Embrasse-moi. Te souvient-il du temps où nous étudiions ensemble la grammaire, la rhétorique et la philosophie? On te trouvait déjà l'humeur sombre et sauvage, mais je t'aimais pour ta parfaite sincérité. Nous disions que tu voyais l'univers avec les yeux farouches d'un cheval, et qu'il n'était pas surprenant que tu fusses ombrageux. Tu manquais un peu d'atticisme, mais ta libéralité n'avait pas de bornes. Tu ne tenais ni à ton argent ni à ta vie. Et il y avait en toi un génie bizarre, un esprit étrange qui m'intéressait infiniment. Sois le bienvenu, mon cher Paphnuce, après dix ans d'absence. Tu as quitté le désert; tu renonces aux superstitions chrétiennes, et tu renais à l'ancienne vie. Je marquerai ce jour d'un caillou blanc.

—Crobyle et Myrtale, ajouta-t-il en se tournant vers les femmes, parfumez les pieds, les mains et la barbe de mon cher hôte.

Déjà elles apportaient en souriant l'aiguière, les fioles et le miroir de métal. Mais Paphnuce, d'un geste impérieux, les arrêta et tint les yeux baissés pour ne les plus voir; car elles étaient nues. Cependant Nicias lui présentait des coussins, lui offrait des mets et des breuvages divers, que Paphnuce refusait avec mépris.

—Nicias, dit-il, je n'ai pas renié ce que tu appelles faussement la superstition chrétienne, et qui est la vérité des vérités. Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Tout a été fait par lui, et rien de ce quia été fait n'a été fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.

—Cher Paphnuce, répondit Nicias, qui venait de revêtir une tunique parfumée, penses-tu m'étonner en récitant des paroles assemblées sans art et qui ne sont qu'un vain murmure? As-tu oublié que je suis moi-même quelque peu philosophe? Et penses-tu me contenter avec quelques lambeaux arrachés par des hommes ignorants à la pourpre d'Amélius, quand Amélius, Porphyre et Platon, dans toute leur gloire, ne me contentent pas? Les systèmes construits par les sages ne sont que des contes imaginés pour amuser l'éternelle enfance des hommes. Il faut s'en divertir comme des contes de l'Ane, du Cuvier, de la Matrone d'Éphèse ou de toute autre fable milésienne.

Et, prenant son hôte par le bras, il l'entraîna dans une salle où des milliers de papyrus étaient roulés dans des corbeilles.

—Voici ma bibliothèque, dit-il; elle contient une faible partie des
systèmes que les philosophes ont construits pour expliquer le monde.
Le Sérapéum lui-même, dans sa richesse, ne les renferme pas tous.
Hélas! ce ne sont que des rêves de malades.

Il força son hôte à prendre place dans une chaise d'ivoire et s'assit lui-même. Paphnuce promena sur les livres de la bibliothèque un regard sombre et dit:

—Il faut les brûler tous.

—O doux hôte, ce serait dommage! répondit Nicias. Car les rêves des malades sont parfois amusants. D'ailleurs, s'il fallait détruire tous les rêves et toutes les visions des hommes, la terre perdrait ses formes et ses couleurs et nous nous endormirions tous dans une morne stupidité.