—Elle est belle, répondit Nicias, et il fut un temps où elle m'était chère. J'ai vendu pour elle un moulin et deux champs de blé et j'ai composé à sa louange trois livres d'élégies fidèlement imitées de ces chants si doux dans lesquels Cornélius Gallus célébra Lycoris. Hélas! Gallus chantait, en un siècle d'or, sous les regards des muses ausoniennes. Et moi, né dans des temps barbares, j'ai tracé avec un roseau du Nil mes hexamètres et mes pentamètres. Les ouvrages produits en cette époque et dans cette contrée sont voués à l'oubli. Certes, la beauté est ce qu'il y a de plus puissant au monde et, si nous étions faits pour la posséder toujours, nous nous soucierions aussi peu que possible du démiurge, du logos, des éons et de toutes les autres rêveries des philosophes. Mais j'admire, bon Paphnuce, que tu viennes du fond de la Thébaïde me parler de Thaïs.

Ayant dit, il soupira doucement. Et Paphnuce le contemplait avec horreur, ne concevant pas qu'un homme pût avouer si tranquillement un tel péché. Il s'attendait à voir la terre s'ouvrir et Nicias s'abîmer dans les flammes. Mais le sol resta ferme et l'Alexandrin silencieux, le front dans la main, souriait tristement aux images de sa jeunesse envolée. Le moine, s'étant levé, reprit d'une voix grave:

—Sache donc, ô Nicias! qu'avec l'aide de Dieu j'arracherai cette
Thaïs aux immondes amours de la terre et la donnerai pour épouse à
Jésus-Christ. Si l'Esprit saint ne m'abandonne, Thaïs quittera
aujourd'hui cette ville pour entrer dans un monastère.

—Crains d'offenser Vénus, répondit Nicias; c'est une puissante déesse. Elle sera irritée contre toi, si tu lui ravis sa plus illustre servante.

—Dieu me protégera, dit Paphnuce. Puisse-t-il éclairer ton coeur, ô
Nicias, et te tirer de l'abîme où tu es plongé!

Et il sortit. Mais Nicias l'accompagna sur le seuil, il lui posa la main sur l'épaule et lui répéta dans le creux de l'oreille:

—Crains d'offenser Vénus; sa vengeance est terrible.

Paphnuce dédaigneux des paroles légères sortit sans détourner la tête. Les propos de Nicias ne lui inspiraient que du mépris; mais ce qu'il ne pouvait souffrir, c'est l'idée que son ami d'autrefois avait reçu les caresses de Thaïs. Il lui semblait que pécher avec cette femme, c'était pécher plus détestablement qu'avec toute autre. Il y trouvait une malice singulière, et Nicias lui était désormais en exécration. Il avait toujours haï l'impureté, mais certes les images de ce vice ne lui avaient jamais paru à ce point abominables; jamais il n'avait partagé d'un tel coeur la colère de Jésus-Christ et la tristesse des anges.

Il n'en éprouvait que plus d'ardeur à tirer Thaïs du milieu des gentils, et il lui tardait de voir la comédienne afin de la sauver. Toutefois il lui fallait attendre, pour pénétrer chez cette femme, que la grande chaleur du jour fût tombée. Or, la matinée s'achevait à peine et Paphnuce allait par les voies populeuses. Il avait résolu de ne prendre aucune nourriture en cette journée afin d'être moins indigne des grâces qu'il demandait au Seigneur. A la grande tristesse de son âme, il n'osait entrer dans aucune des églises de la ville, parce qu'il les savait profanées par les ariens, qui y avaient renversé la table du Seigneur. En effet, ces hérétiques, soutenus par l'empereur d'Orient, avaient chassé le patriarche Athanase de son siège épiscopal, et ils remplissaient de trouble et de confusion les chrétiens d'Alexandrie.

Il marchait donc à l'aventure, tantôt tenant ses regards fixés à terre par humilité, tantôt levant les yeux vers le ciel, comme en extase. Après avoir erré quelque temps, il se trouva sur un des quais de la ville. Le port artificiel abritait devant lui d'innombrables navires aux sombres carènes, tandis que souriait au large, dans l'azur et l'argent, la mer perfide. Une galère, qui portait une Néréide à sa proue, venait de lever l'ancre. Les rameurs frappaient l'onde en chantant; déjà la blanche fille des eaux, couverte de perles humides, ne laissait plus voir au moine qu'un fuyant profil: elle franchit, conduite par son pilote, l'étroit passage ouvert sur le bassin d'Eunostos et gagna la haute mer, laissant derrière elle un sillage fleuri.