—Frère Paphnuce, c'est là, en effet, une abomination dont il convient de s'affliger. Beaucoup de femmes vivent comme celle-là parmi les gentils. As-tu imaginé un remède applicable à ce grand mal?

—Frère Palémon, j'irai trouver cette femme dans Alexandrie, et, avec le secours de Dieu, je la convertirai. Tel est mon dessein; ne l'approuves-tu pas, mon frère?

—Frère Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pécheur, mais notre père Antoine avait coutume de dire: «En quelque lieu que tu sois, ne te hâte pas d'en sortir pour aller ailleurs.»

—Frère Palémon, découvres-tu quelque chose de mauvais dans l'entreprise que j'ai conçue?

—Doux Paphnuce, Dieu me garde de soupçonner les intentions de mon frère! Mais notre père Antoine disait encore: «Les poissons qui sont tirés en un lieu sec y trouvent la mort: pareillement il advient que les moines qui s'en vont hors de leurs cellules et se mêlent aux gens du siècle s'écartent des bons propos.»

Ayant ainsi parlé, le vieillard Palémon enfonça du pied dans la terre le tranchant de sa bêche et se mit à creuser le sol avec ardeur autour d'un jeune pommier. Tandis qu'il bêchait, une antilope ayant franchi d'un saut rapide, sans courber le feuillage, la haie qui fermait le jardin, s'arrêta, surprise, inquiète, le jarret frémissant, puis s'approcha en deux bonds du vieillard et coula sa fine tête dans le sein de son ami.

—Dieu soit loué dans la gazelle du désert! dit Palémon.

Et il alla prendre dans sa cabane un morceau de pain noir qu'il fit manger dans le creux de sa main à la bête légère.

Paphnuce demeura quelque temps pensif, le regard fixé sur les pierres du chemin. Puis il regagna lentement sa cellule, songeant à ce qu'il venait d'entendre. Un grand travail se faisait dans son esprit.

—Ce solitaire, se disait-il, est de bon conseil; l'esprit de prudence est en lui. Et il doute de la sagesse de mon dessein. Pourtant il me serait cruel d'abandonner plus longtemps cette Thaïs au démon qui la possède. Que Dieu m'éclaire et me conduise!