Il le trouva qui, dans son jardin, arrosait ses laitues. C'était au déclin du jour. Le Nil était bleu et coulait au pied des collines violettes. Le saint homme marchait doucement pour ne pas effrayer une colombe qui s'était posée sur son épaule.
—Le Seigneur, dit-il, soit avec toi, frère Paphnuce! Admire sa bonté: il m'envoie les bêtes qu'il a créées pour que je m'entretienne avec elles de ses oeuvres et afin que je le glorifie dans les oiseaux du ciel. Vois cette colombe, remarque les nuances changeantes de son cou, et dis si ce n'est pas un bel ouvrage de Dieu. Mais n'as-tu pas, mon frère, à m'entretenir de quelque pieux sujet? S'il en est ainsi, je poserai là mon arrosoir et je t'écouterai.
Paphnuce conta au vieillard son voyage, son retour, les visions de ses jours, les rêves de ses nuits, sans omettre le songe criminel et la foule des chacals.
—Ne penses-tu pas, mon père, ajouta-t-il, que je dois m'enfoncer dans le désert, afin d'y accomplir des travaux extraordinaires et d'étonner le diable par mes austérités?
—Je ne suis qu'un pauvre pécheur, répondit Palémon, et je connais mal les hommes, ayant passé toute ma vie dans ce jardin, avec des gazelles, de petits lièvres et des pigeons. Mais il me semble, mon frère, que ton mal vient surtout de ce que tu as passé sans ménagement des agitations du siècle au calme de la solitude. Ces brusques passages ne peuvent que nuire à la santé de l'âme. Il en est de toi, mon frère, comme d'un homme qui s'expose presque dans le même temps à une grande chaleur et à un grand froid. La toux l'agite et la fièvre le tourmente. A ta place, frère Paphnuce, loin de me retirer tout de suite dans quelque désert affreux, je prendrais les distractions qui conviennent à un moine et à un saint abbé. Je visiterais les monastères du voisinage. Il y en a d'admirables, à ce que l'on rapporte. Celui de l'abbé Sérapion contient, m'a-t-on dit, mille quatre cent trente-deux cellules, et les moines y sont divisés en autant de légions qu'il y a de lettres dans l'alphabet grec. On assure même que certains rapports sont observés entre le caractère des moines et la figure des lettres qui les désignent et que, par exemple, ceux qui sont placés sous le Z ont le caractère tortueux, tandis que les légionnaires rangés sous l'I ont l'esprit parfaitement droit. Si j'étais de toi, mon frère, j'irais m'en assurer de mes yeux, et je n'aurais point de repos que je n'aie contemplé une chose si merveilleuse. Je ne manquerais pas d'étudier les constitutions des diverses communautés qui sont semées sur les bords du Nil, afin de pouvoir les comparer entre elles. Ce sont là des soins convenables à un religieux tel que toi. Tu n'es pas sans avoir ouï dire que l'abbé Ephrem a rédigé des règles spirituelles d'une grande beauté. Avec sa permission, tu pourrais en prendre copie, toi qui es un scribe habile. Moi, je ne saurais; et mes mains, accoutumées à manier la bêche, n'auraient pas la souplesse qu'il faut pour conduire sur le papyrus le mince roseau de l'écrivain. Mais toi, mon frère, tu possèdes la connaissance des lettres et il faut en remercier Dieu, car on ne saurait trop admirer une belle écriture. Le travail de copiste et de lecteur offre de grandes ressources contre les mauvaises pensées. Frère Paphnuce, que ne mets-tu par écrit les enseignements de Paul et d'Antoine, nos pères? Peu à peu tu retrouveras dans ces pieux travaux la paix de l'âme et des sens; la solitude redeviendra aimable à ton coeur et bientôt tu seras en état de reprendre les travaux ascétiques que tu pratiquais autrefois et que ton voyage a interrompus. Mais il ne faut pas attendre un grand bien d'une pénitence excessive. Du temps qu'il était parmi nous, notre père Antoine avait coutume de dire: «L'excès du jeûne produit la faiblesse et la faiblesse engendre l'inertie. Il est des moines qui ruinent leur corps par des abstinences indiscrètement prolongées. On peut dire de ceux-ci qu'ils se plongent le poignard dans le sein et qu'ils se livrent inanimés au pouvoir du démon.» Ainsi parlait le saint homme Antoine; je ne suis qu'un ignorant, mais avec la grâce de Dieu, j'ai retenu les propos de notre père.
Paphnuce rendit grâces à Palémon et promit de méditer ses conseils. Ayant franchi la barrière de roseaux qui fermait le petit jardin, il se retourna et vit le bon jardinier qui arrosait ses salades, tandis que la colombe se balançait sur son dos arrondi. A cette vue il fut pris de l'envie de pleurer.
En rentrant dans sa cellule, il y trouva un étrange fourmillement. On eût dit des grains de sable agités par un vent furieux, et il reconnut que c'était des myriades de petits chacals. Cette nuit-là, il vit en songe une haute colonne de pierre, surmontée d'une figure humaine et il entendit une voix qui disait:
—Monte sur cette colonne!
A son réveil, persuadé que ce songe lui était envoyé du ciel, il assembla ses disciples et leur parla de la sorte:
—Mes fils bien-aimés, je vous quitte pour aller où Dieu m'envoie. Pendant mon absence, obéissez à Flavien comme à moi-même et prenez soin de notre frère Paul. Soyez bénis. Adieu.