Devenue chef de soudoyers, Jeanne est sous les murs de Melun dans la semaine de Pâques[337]. Elle arrive à temps pour se battre: les trêves viennent d'expirer[338]. La ville, qui s'était depuis peu tournée française[339], refusa-t-elle de recevoir avec sa compagnie celle qui lui venait d'un si bon cœur? Il y a apparence. Jeanne put-elle communiquer avec les carmes de Melun? C'est probable. Quelle disgrâce lui advint-il aux portes de la ville? Fut-elle malmenée par une troupe de Bourguignons? Nous n'en savons rien. Mais, étant sur les fossés, elle entendit madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite qui lui disaient: «Tu seras prise avant qu'il soit la Saint-Jean.»
Et elle les suppliait:
—Quand je serai prise, que je meure tout aussitôt sans longue épreuve.
Et les Voix lui répétaient qu'elle serait prise et qu'ainsi fallait-il qu'il fût fait.
Et elles ajoutaient doucement:
—Ne t'ébahis pas et prends tout en gré. Dieu t'aidera[340].
La Saint-Jean venait le 24 juin, dans moins de soixante-dix jours.
Depuis lors, Jeanne demanda maintes fois à ses saintes l'heure où elle serait prise, mais elles ne la lui dirent pas, et, dans ce doute, elle résolut de n'en plus faire à sa tête, et de suivre l'avis des capitaines[341].
Au mois de mai, se rendant de Melun à Lagny-sur-Marne, elle dut passer par Corbeil. C'est probablement à cette époque et dans sa compagnie que les deux dévotes femmes de Bretagne bretonnante, Pierronne et sa jeune sœur spirituelle, furent prises à Corbeil par les Anglais[342].
La ville de Lagny était, depuis huit mois, dans l'obéissance du roi Charles et sous le gouvernement de messire Ambroise de Loré, qui faisait bonne guerre aux Anglais de Paris et d'ailleurs[343]. Messire Ambroise de Loré était pour lors absent; mais son lieutenant, messire Jean Foucault, commandait la garnison. Peu de temps après la venue de Jeanne en cette ville, on apprit qu'une compagnie de trois à quatre cents Picards et Champenois, qui tenaient le parti du duc de Bourgogne, après avoir battu l'Île-de-France, s'en retournaient en Picardie avec un butin copieux. Ils avaient pour capitaine un vaillant homme d'armes, nommé Franquet d'Arras[344]. Les Français avisèrent à leur couper la retraite; ils sortirent de la ville, sous le commandement de messire Jean Foucault, de messire Geoffroy de Saint-Bellin, de sire Hugh de Kennedy, Écossais, et du capitaine Barretta[345].