AVANT-PROPOS
DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Je n’ai pas à apprendre au lecteur que ce Pays des Pardons où je voudrais le conduire, c’est la Bretagne, j’entends la Bretagne bretonnante ou — s’il faut un terme encore plus spécial — l’Armorique. Il ne serait pas moins superflu, je pense, de dire en quoi consiste un Pardon. Tout le monde en a vu. On ne voyage pas une semaine en Bretagne, durant la belle saison, sans tomber à l’improviste au milieu d’une de ces fêtes locales. Elles ne présentent, du reste, aperçues ainsi au passage, qu’un intérêt assez médiocre.

C’est le plus souvent aux alentours d’une vieille chapelle qui ne se distingue guère que par son clocher des masures du voisinage, tantôt au creux d’un ravin boisé, tantôt au sommet d’une lande stérile, balayée du vent. Il y a là des gens endimanchés qui vont et viennent, d’une allure monotone, les bras ballants ou croisés sur la poitrine, sans enthousiasme, sans gaieté. D’autres, attablés dans quelque auberge, crient très fort, mais plutôt, semble-t-il, par acquit de conscience que par conviction. Les mendiants pullulent, sordides, couverts de vermine et d’ulcères, lamentables et répugnants. Dans l’enclos du cimetière bossué de tombes herbeuses, véritable « champ des morts », un aveugle adossé au tronc d’un if glapit, en une langue barbare, une mélopée dolente, si triste qu’on la prendrait pour une plainte. Les jeunes couples qui se promènent, et qui sont censés deviser d’amour, échangent à peine cinq paroles, se lutinent gauchement, avec des gestes contraints. Un de mes amis, après avoir assisté au pardon de la Clarté, en Perros, formulait son impression en ces termes :

— Décidément, j’aime mieux vos Bretons quand ils ne s’amusent pas : ils sont moins mornes.

Son erreur était de croire que ces Bretons s’étaient réunis là pour s’amuser. Le Goffic a écrit à propos des pardons[1] : « Ils sont les mêmes qu’ils étaient il y a deux cents ans, et vous ne trouverez rien de si délicieusement suranné. Ils ne ressemblent point aux autres fêtes. Ce ne sont point des prétextes à ripailles comme les kermesses flamandes, ni des rendez-vous de somnambules et d’hommes-troncs, comme les foires de Paris. L’attrait vient de plus haut : ces pardons sont restés des fêtes de l’âme. On y rit peu et on y prie beaucoup… » On ne saurait mieux dire. Une pensée religieuse, d’un caractère profond, préside à ces assemblées. Chacun y apporte un esprit grave, et la plus grande partie de la journée est consacrée à des pratiques de dévotion. On passe de longues heures en oraison devant la grossière image du saint ; on fait à genoux le tour de l’auge en granit qui fut successivement sa barque, son lit, son tombeau ; on va boire à sa fontaine que protège un édicule contemporain du sanctuaire et dont l’eau est réputée comme ayant des vertus curatives. Vers le soir seulement, après vêpres, les divertissements s’organisent. Plaisirs agrestes et primitifs. On s’attroupe pour jouer aux noix, dans le gazon, au pied des ormes. Les gars se défient à la lutte, à la course, sous les yeux des filles sagement assises sur les talus environnants, ou s’exercent à mâter une perche, parmi les applaudissements des vieillards. La danse enfin déroule en cercle ses anneaux, sérieuse et animée tout ensemble, avec un je ne sais quoi de simple et d’harmonieux dans le rythme qui rappelle son origine sacrée… Les retours, à la brune, sont exquis. On s’en revient par groupes, dans la fraîcheur du crépuscule, à l’heure où commencent à s’allumer les étoiles dans le gris ardoisé du ciel. Une sérénité douce enveloppe les choses. Les galants accompagnent chez elles leurs promises : ils cheminent côte à côte, en se tenant par le petit doigt. L’homme s’est enhardi, la fille ne se sent plus rougir : le mystère invite aux aveux. Aux approches de la ferme, pour annoncer leur arrivée, ils entonnent à l’unisson une cantilène achetée dans l’après-midi à l’éventaire du marchand de complaintes. D’autres couples au loin leur répondent, et bientôt, de toutes parts, s’élève une sorte de chant alterné qui va s’éteignant peu à peu, avec les derniers tintements de l’angélus, dans le grandiose silence des campagnes assoupies.

[1] Les Romanciers d’aujourd’hui, p. 87-88.

Le charme rustique de ces fêtes, M. Luzel l’a exprimé en un sône resté jusqu’à présent inédit et dont on me saura d’autant plus de gré de traduire ici les principales strophes.

I

Nous avions traversé des champs, des prés en fleurs, des bois où les oiseaux s’égosillaient…

Devant moi, marchait, à quelque distance, Jénovéfa Rozel, la plus jolie fille qui se puisse rencontrer en Bretagne… Et si bellement accoutrée ! A un ange elle était pareille.