Une population qui entend de la sorte la piété n’est guère faite — on en conviendra — pour goûter les manifestations pompeuses, toujours un peu mêlées et discordantes.

— Ma Doué ! murmurait auprès de moi une paysanne de Louannec, comment prier au milieu de tout ce bruit ?

Il y avait là des milliers de gens qui pensaient comme cette paysanne.

Qu’on ne m’accuse pas au moins d’incriminer en bloc, par esprit de dénigrement, ces fêtes que l’opinion générale s’accorda à trouver « réussies » et dont quelques épisodes — le feu d’artifice mis à part — eurent un caractère d’incontestable beauté. Telle, entre autres, cette veillée des fidèles dans la cathédrale, pendant la nuit du lundi au mardi. Une chose très bretonne, celle-là, très impressionnante aussi. Lorsque je pénétrai à l’intérieur de l’église, il était une heure avancée. Malgré la fraîcheur nocturne et les courants d’air qui s’engouffraient par les portes ouvertes, on respirait une tiédeur fade, l’haleine épaissie de la multitude prosternée là et sommeillant à demi, en des poses d’hébétement et de lassitude. Les lourds piliers montaient, humides, moussus, pareils à d’immenses troncs d’arbres balançant là-haut sous les voûtes, au vacillement de quelques cierges, de mystérieuses frondaisons d’ombre. Une oraison éparse, continue, monotone, rôdait à travers le silence, courait comme un vol de bourdon sur toutes les lèvres, peut-être même sur celles des évêques de pierre couchés, les mains jointes, sous le cintre bas des enfeux. Dans toute cette obscurité confuse et chuchotante, une seule chose lumineuse : le « tombeau », — sorte de catafalque blanc, vivement éclairé par une forêt de cires ardentes et où reposait, blanche aussi, de l’étincelante blancheur du marbre, l’image funéraire de saint Yves. Le long de la grille qui entoure le monument, c’était un perpétuel glissement de silhouettes fantômatiques, dans un bruit de prières et de chapelets égrenés. Soudain, une voix isolée, une voix d’homme, large et pleine, entonna, sur l’air d’une vieille complainte guerrière[21], un cantique en langue armoricaine composé par un prêtre de l’endroit[22] :

[21] La gwerz de « Lézobré ».

[22] Le chanoine Le Pon.

N’hen eus ket en Breiz, n’hen eus ket unan,

N’hen eus ket eur Zant evel sant Erwan…

Il n’y a pas en Bretagne, il n’y en a pas un,

Il n’y a pas un saint comme saint Yves.