Nous prîmes la même direction. Il était près de sept heures : derrière nous, du côté de Perros, le soleil à son déclin ressemblait à la gueule embrasée d’un four. Sur nos têtes, de petites nues floconneuses, blanches comme une laine qui sort du lavoir, dormaient au fond du ciel, suspendues et immobiles. Quoique ses jarrets eussent fléchi sous le poids de l’âge, Baptiste ne laissait pas de cheminer d’une allure assez ingambe. Comme je lui en faisais l’observation :

— Qui naît pauvre doit avoir bon pied, me dit-il, dans la forme sentencieuse qui lui était habituelle. Ce n’est pas sans raison qu’on appelle les gens de ma sorte des baléer-brô, des batteurs de pays. Le pain ne venant pas à nous de lui-même, force nous est d’aller à lui, et c’est un métier où il faut des jambes… ou des béquilles, ajouta-t-il, en me montrant un éclopé qui se tortillait, un peu en avant de nous, entre ses deux piquets de bois.

Baptiste continua :

— Les livres vous ont sans doute appris quel marcheur était saint Yves, notre patron.

— Apprenez-le-moi, parrain ; les livres ne parlent point de ces choses.

— De quoi parlent-ils donc ?… En tout cas, voici. Quand Yves fut d’âge à fréquenter l’école, ses parents se trouvèrent fort embarrassés. Il n’y avait pas à cette époque, dans toute la région du Trégor, un seul maître qui fût digne de lui donner des leçons. A Yvias[23], il y en avait un, très savant. Mais c’était là-bas, au fin fond du Goëlo, à huit lieues du Minihy. Et Azou du Quinquiz ne voulait mettre son fils en classe qu’à la condition qu’il prendrait tous ses repas au milieu des siens et qu’il rentrerait coucher au logis, chaque soir. L’idée de se séparer de lui complètement lui était trop cruelle. D’autre part il importait de le faire instruire au plus vite, pour qu’il devînt un grand saint. Yves s’aperçut que sa mère avait de longues heures de tristesse et finit par lui demander la cause de son chagrin.

[23] Cette légende est probablement née d’un rapprochement établi par la logique populaire entre le nom d’Yves et celui d’Yvias.

— Ce n’est que cela ! s’écria-t-il. Ficelle-moi mon abécédaire et mon catéchisme. Demain matin, à la première aube, je partirai pour Yvias et — sois tranquille — avant midi je serai de retour.

On le laissa faire à sa tête. Il se mit en route pour Yvias, portant sur l’épaule son petit paquet de livres noué d’une ficelle. Il était déjà à sa place, dans son banc, quand les autres écoliers arrivèrent. Il y demeura sans bouger, bien attentif et bien appliqué, jusque vers onze heures et demie. A ce moment il se leva.

— Qu’avez-vous donc ? lui demanda le maître.