Je me nomme Riwallon. Priziac, aux confins de la Cornouailles et du pays de Vannes, fut mon lieu de naissance. De mon métier, je suis jongleur. J’excelle à rimer les sônes d’amour et les chants de guerre ; je n’ai point mon pareil pour mettre en action les vies des héros et les légendes miraculeuses des saints… Celle-ci est Panthoada, ma femme, la compagne dévouée de ma longue misère ; elle joue de la viole et dit la bonne aventure ; de plus elle connaît les vertus des herbes et l’art de guérir par oraison ; enfin elle sait distinguer entre les trois cents espèces de furoncles, et en quelle fontaine sacrée il y a remède pour chacune… Ceux-là sont mes deux fils ; l’un souffle dans le biniou, l’autre dans la bombarde ; ils ont l’haleine puissante et le doigté sûr… Quant à ces deux jouvencelles, mes filles…

Mais Yves a interrompu le jongleur. Il a vu qu’elles sont jolies, les jouvencelles, plus jolies peut-être qu’il ne sied à leur pauvreté, et il a vu aussi qu’une rougeur subite vient d’empourprer leurs joues pâles.

— En vérité, homme, épargne-nous pour ce soir ces récits. Tes enfants, ta femme sont exténués ; toi-même, tu dois être bien las. Que la paix de Dieu soit avec vous dans votre repos ! Sachez seulement que cette maison est vôtre tant qu’il vous plaira d’y demeurer.

On sait qu’il leur plut d’y demeurer longtemps ; onze ans après, c’est-à-dire en 1303 — époque de la mort du saint — ils y étaient encore[25] !

[25] Cet épisode de l’histoire de saint Yves a fourni à M. Tiercelin la matière de son beau poème : Les Jongleurs de Kermartin.

VII

Les « grâces » terminées, Yaouank-coz décrocha une de ces énormes lanternes que les rouliers ont coutume de suspendre à l’avant de leurs charrettes, et, l’ayant allumée, il m’invita à le suivre. La cohue des mendiants s’ébranla derrière nous. La nuit était d’un gris d’ardoise, criblée de menues étoiles. Nous traversâmes la cour. Les pas s’étouffaient dans le fumier mou dont elle était jonchée. Yaouank tenait le fanal élevé au-dessus de sa tête, criait : « Par ici !… Attention à cette mare !… » Des portes s’ouvrirent dans des bâtiments bas groupés comme les chaumières d’un hameau, et des souffles d’étuves nous frappèrent au visage. Nous étions auprès des étables. Les mendiants y pénétrèrent à la queue leu-leu, sans bruit ; on y avait étendu pour eux une litière de paille fraîche. Les plus ingambes grimpèrent à l’échelle qui menait au grenier des fourrages. Les vaches, étonnées, meuglaient doucement. Du dehors, on voyait aller et venir, tantôt dans le rez-de-chaussée, tantôt sous les combles, la grosse lanterne vigilante du vieux fermier ; il ne se fiait qu’à lui-même pour s’assurer que chacun avait son gîte, admonestait celui-ci, installait celui-là, avait l’œil surtout à ce qu’il n’y eût point de promiscuités équivoques.

En rentrant au manoir, nous trouvâmes Baptiste dormant, coudes allongés sur la table.

— Si vous désirez en faire autant, — me dit notre hôte, — voilà mon lit… Oh ! vous ne m’en priverez pas. Je suis de quart jusqu’à demain… Je connais de longue date les pauvres que j’héberge : il n’y a pas de malhonnêtes gens parmi eux, mais il peut y avoir des imprudents. La tentation de la pipe est forte, et il suffit d’une étincelle pour causer un malheur.

— Je vous demande en ce cas la permission de veiller avec vous.