— A moins que ce ne soit pour ton cercueil ! répartit le saint.

Au même instant le chêne tombait, écrasant le bûcheron dans sa chute. Que Ronan fût le vrai coupable, cela ne fit de doute pour personne : on ne songea plus, dans toute la contrée, qu’aux moyens de se débarrasser de lui. Des conciliabules secrets furent tenus dans les clairières, à la pâle lumière de la lune, déesse des entreprises nocturnes, que ces païens adoraient. Déjà l’on ne parlait de rien moins que d’aller surprendre l’anachorète dans sa hutte de branchages et de le frapper traîtreusement en plein sommeil, quand le chef du manoir de Kernévez, homme sage et tolérant, intervint dans la discussion en faisant observer combien une pareille conduite serait non seulement criminelle, mais périlleuse.

— De deux choses l’une, conclut-il : ou bien Ronan n’a pas la puissance néfaste que vous lui attribuez ; et alors pourquoi violer, en le massacrant, les lois divines et humaines ? — ou bien il la possède en réalité, et, dans ce cas, que peuvent contre lui vos misérables embûches ? S’il est l’enchanteur que vous dites, il n’a rien à craindre de vos rancunes, tandis que vous, si vous l’irritez, vous avez tout à craindre de sa colère.

Cette argumentation refroidit le zèle des plus ardents.

— A votre place, continua le maître de Kernévez, je déléguerais vers lui quelqu’un pour lui soumettre nos doléances. Entre nous soit dit, je ne le crois pas aussi méchant que vos imaginations vous le représentent. Il m’est arrivé quelquefois de le suivre à distance, dans ses tournées du matin. Savez-vous à quoi je l’ai toujours vu occupé ? A délivrer les mouches de ces trames légères que les araignées de nuit tissent dans les ajoncs !… Un esprit démoniaque n’a point de ces sollicitudes.

Une voix dans l’assistance cria :

— Sois donc notre envoyé et plaide auprès de lui notre cause !

— J’allais vous le proposer, répondit le chef de maison, le penn-tiern, avec la simplicité et le calme qui lui étaient habituels.

Sans plus tarder, il se mit en route pour la montagne. La lune s’était couchée ; mais, au sommet du ménez, la cellule de l’ermite brillait comme un sanctuaire mystérieux. Ronan dormait, allongé sur la terre nue, les mains en croix, la tête éclairée d’une lumière étrange. Ses pieds dépassaient le seuil de la hutte, que ne fermait aucune porte. Le maître de Kernévez s’assit dans l’herbe pour attendre le réveil du saint. Il se sentait le cœur vaguement troublé et, dans sa cervelle de barbare, des idées singulières se remuaient qui lui étaient un objet d’étonnement et d’effroi.

Cependant l’aube commençait à poindre. Dès que le premier rayon eut caressé l’échiné de la jument de pierre, celle-ci poussa un hennissement très doux, et tout aussitôt l’anachorète ouvrit les yeux. Il ne témoigna nulle surprise de voir le penn-tiern à quelque pas de l’ermitage dans l’attitude d’un suppliant, mais, étant allé à lui, il lui commanda de se lever et de le suivre. Ils se mirent à cheminer ensemble à travers la haute solitude. Leur vue s’étendait au loin sur les campagnes et sur la mer que le soleil naissant baignait d’une vapeur de pourpre et où des harmonies ineffables flottaient suspendues. Le maître de Kernévez avait toujours vécu dans ce site : il le connaissait en ses moindres détails, mais, pour la première fois, le sens intérieur lui en était révélé. Il lui sembla qu’il le contemplait avec des yeux nouveaux et plus parfaits. Et il versa des larmes d’attendrissement, sans savoir pourquoi, comme un enfant ou comme un homme ivre. Ronan lui dit :