Du matin au soir, Kébèn tournait dans la vaste cuisine comme une louve en cage, grinçant des dents et hurlant. Les enfants se fourraient dans les coins, derrière les meubles, et pleuraient en silence, n’osant plus approcher leur mère. Valets et servantes quittèrent la maison l’un après l’autre : le domaine tomba en friche, les troupeaux dont nul ne prenait soin vaguèrent dans les champs, à l’abandon. L’homme continuait de se rendre à la montagne, auprès du saint, indifférent au spectre de la ruine qui de toutes parts commençait à se dresser autour de lui. Il n’avait plus de souci des choses terrestres. Il habitait dans son rêve comme dans une tour très haute d’où il ne voyait que du ciel.

Un vertige d’une autre sorte égarait l’esprit de Kébèn. Son idée fixe était de se venger de Ronan, qu’elle appelait le débaucheur d’hommes. Elle s’aboucha avec les ennemis du thaumaturge. On sait qu’ils étaient nombreux. Des réunions clandestines se tinrent à Kernévez, pendant les absences du mari. On y buvait de l’hydromel dans des cornes d’auroch. Au bout de quelques jours de ce régime, Kébèn, devant une assemblée de fanatiques exaltés jusqu’au délire, déclara qu’il fallait cette nuit même, à la faveur des ténèbres, marcher à la hutte de l’ermite, y mettre le feu et l’y brûler vif.

— Allons ! s’écrièrent-ils d’une seule voix.

Mais leur enthousiasme dura peu. A la fraîcheur nocturne leur ivresse s’était dissipée, faisant place, chez les plus hardis, à de mystérieuses appréhensions. Ils crurent ouïr dans le vent des paroles de menace. Les bruyères où leurs pieds s’empêtraient leur semblèrent un filet magique tendu sous leurs pas. Une étrange apparition acheva de les terrifier. La forme démesurée d’une bête venait de surgir debout sur le sommet de la montagne, et, par trois fois, un hennissement épouvantable déchira la nuit. Toute la bande se dispersa comme un vol de moineaux. Seule, Kébèn demeura : sa haine la cuirassait contre la peur. A l’appel de la jument de pierre, Ronan était sorti de son oratoire. Il s’avança vers la mégère et lui dit :

— Garde-toi de franchir l’enceinte marquée par des houx. C’est ici un lieu interdit aux femmes.

Kébèn, ramassée sur elle-même, s’apprêtait à lui sauter au visage ; mais, quand elle voulut s’élancer, une force surnaturelle la cloua sur place et ses jambes se raidirent sous elle, comme pétrifiées. Alors, dans l’impuissance de sa rage, elle vomit un flot d’injures, traitant le saint des noms les plus odieux.

— Ah ! oui, — hurlait-elle, — tu interdis aux femmes l’accès de ton repaire, mais tu y attires les hommes, sorcier de malheur !… Réponds, qu’as-tu fait du maître de Kernévez ? Quel philtre de démence lui as-tu versé ?… Nous ne te cherchions point : pourquoi nous es-tu venu trouver ?… Regarde ce manoir, là-bas, sous les hêtres. On y travaillait dans la joie et dans la concorde. Une fumée heureuse s’élevait du toit comme une perpétuelle action de grâces aux dieux d’en haut. Eh bien ! tes artifices en ont chassé la prospérité pour y installer la ruine. Où régnait la paix des âmes, tu as déchaîné la guerre conjugale. Par le soleil et par la lune, sois maudit !

Le saint, les yeux au firmament, priait. Son oraison finie, il prononça :

— Femme, je te rends l’usage de tes membres ; retourne vers tes enfants à qui tu n’as pas donné à manger ce soir et dont le gémissement m’a empêché d’entendre tes paroles.

Une plainte, en effet, une plainte discrète et continue sanglotait dans le vent de la mer.