—Très bien, fit le Rouge, mais l'accès ne me paraît point facile… Il faut d'abord que nous nous débarrassions de tous ces aboyeurs. Cela me regarde. Aie seulement un peu de patience. Avant la tombée de la nuit, je les aurai fait taire du premier au dernier.

Ces mots à peine achevés, il fendait déjà les flots, brandissant au-dessus de sa tête son épée nue. La lutte fut terrible. De larges coulées de sang rougirent au loin la mer.

La princesse, accoudée à son balcon, suivait des yeux le combat. Le soleil n'était pas encore couché que tous les monstres gisaient sur le rivage, à jamais inoffensifs, et que l'aîné de la Roche-Jagu montait d'un pas sonore les degrés du palais de diamant. Que se passa-t-il ensuite? De tout temps les princesses, même les Princesses Vierges, ont eu du penchant pour les soudards, et le héros le plus impeccable est sujet à faillir…

La nuit était venue; le Clerc, anxieux, attendait. Sans qu'il sût pourquoi, une tristesse immense lui étreignait le cœur. Et voici, soudain, qu'une des chambres du palais s'éclaira d'une lueur étrange. Les cheveux de la Princesse Vierge était ainsi faits qu'ils brillaient dans les ténèbres d'un éclat surnaturel. A leur clarté, le pauvre Clerc vit les lèvres de son frère s'unir à celles de la femme qui lui était si chère et si sacrée. Et il sentit le peu de vie qui lui restait s'arrêter comme une horloge qui cesse de battre. Son âme s'exhala en une parole de malédiction contre le traître; mais, en s'échappant, elle fit un tel soupir, que les deux amants coupables, subitement refroidis, s'interrompirent au milieu de leur baiser.

III

Ils ne le reprirent jamais, et plus on ne les revit. La nef, d'elle-même, s'en retourna vers la Roche-Jagu, emportant le cadavre du jeune homme. C'est elle que l'on voit passer quelquefois, au large des côtes, quand le vent souffle des régions boréales; ses voiles, brodées au chiffre d'une fée, ont la nuance du safran qui est, là-bas, une couleur de deuil; à la cime des mâts brûlent des flammes de cierges funéraires et l'on entend à bord comme un gémissement plaintif d'oraisons…

Ainsi se raconte la légende au pays d'Occident. On la trouvera sans doute pauvre et nue à côté de son opulente sœur du Midi. Et ce sera, si l'on veut, une nouvelle raison d'affirmer la supériorité des littératures méridionales sur celles des peuples moins favorisés du soleil.

AUTOUR DE RENAN

I

Juillet, 1893.