C'est le matin, maintenant. Je suis venu m'asseoir sur un vaste entablement de roches qui domine le village, et, de ce lieu, à cette heure, dans l'éveil frissonnant du jour, je conçois sous l'influence de quel ravissement les Bretons ont donné à cette terre son nom de Sklerder, de Clarté. Tout y est lumière, en effet. On a l'impression d'être en haute mer, sur le pont rasé d'un navire immense. Le ciel et les eaux vous enveloppent de leur flamboyant éclat, et il n'est pas jusqu'aux énormes mastodontes de pierre, vautrés dans cette solitude préhistorique, qui ne brillent au moindre rayon de soleil, constellés d'une scintillante poussière de mica. Des îles tremblent sur l'horizon, dans une auréole de vapeur d'or. Et le spectacle est vraiment féerique…

Cependant, la bourgade s'anime peu à peu. De Ploumanac'h, de Trégastel, de tous les petits clans marins épars sur la côte, des groupes accourent à l'appel des cloches, les hommes en tricots noirs ou bleus, les femmes en catioles de dentelles, le buste drapé dans de longs châles de couleurs vives dont les franges leur tombent jusque sur les talons.

La mélopée des mendiants monte plus vibrante, et deux sonneurs nomades, adossés à l'un des contreforts de l'église, font rage sur leurs instruments, puis, soudain, s'interrompent de souffler, l'un dans son biniou, l'autre dans sa bombarde, pour entonner entre deux airs un lamentable couplet de complainte. C'est, du reste, la seule note locale. Le gueux à la paillasse avait raison: c'en est fait, à La Clarté, des grandes panégyries religieuses qui furent l'orgueil de son passé. La fête ne remplit plus son cadre, ni son objet. La ferveur des croyants a cédé la place à l'amusement des badauds. A la sortie de la procession, je remarque que les jeunes filles de blanc vêtues qui font escorte à la statue de la Vierge n'éprouvent aucune gêne, si même elles n'en ressentent un secret plaisir, à voir trente appareils photographiques, instantanés ou non, braqués sur elles: c'est signe, décidément, que l'antique pudeur bretonne achève de s'apprivoiser.

Je suis rentré par le chemin des falaises que fréquentent seuls les douaniers en service, les gardeuses de moutons et les ramasseurs d'épaves. Le monstrueux pays de pierre semblait retombé au silence et aux chaos des primitives nuits du monde. J'ai cherché des yeux au fond de l'espace, du côté du large, la trace lumineuse en qui la folle saluait hier la vivante apparition de Notre-Dame; mais, sur la mer elle-même, sur la mer éteinte et muette, le «crépuscule des dieux» était descendu.

MASSACRES DE SEPTEMBRE

I

«… C'est une chose à voir, m'avait écrit mon ami R.., tu ne peux rien imaginer de plus étrange et de plus saisissant. Tâche seulement d'être ici pour le 15 septembre, qui est la date, en quelque sorte, consacrée…»

Donc, au jour indiqué, je m'acheminai vers la vieille demeure hospitalière de Lézarnou. Elle est située sur la rive droite du Trieu, dans ce grave canton de Goélo où Renan plaçait le berceau de ses ancêtres. C'est un logis très ancien, une espèce de gentilhommière paysanne, semi-ferme, semi-manoir. Vendu en 1794 comme bien d'émigré, il fut acheté, avec ses dépendances, par le capitaine au long cours R…, dont la famille l'occupe encore présentement. Quand je dis la famille, c'est une façon de parler; car, depuis plusieurs années déjà, elle se trouve réduite à deux hommes, deux frères, jadis mes camarades de collège, célibataires endurcis l'un et l'autre, résolus à ne pas faire souche.

Ils vivent là d'une existence retirée et quasi cénobitique, parmi un domestique nombreux de laboureurs et de pâtres. Le régime de la maison est celui d'une Trappe laïque. Le lever, le coucher, le repas, tout y est réglé, rythmé, par les sons argentins d'une cloche suspendue au-dessus de la porte principale et abritée par un auvent d'ardoises. Du plus loin que je parus, une servante la fit tinter pour avertir les maîtres de la venue d'un visiteur; et, presque aussitôt, je vis Alfred R…, le cadet, qui s'avançait à ma rencontre. Les dernières flammes du soir achevaient de s'éteindre entre des fûts empourprés de grands hêtres.

—Tu arrives à point, me dit-il. Le dîner expédié, tu pourras assister à tous les préparatifs du massacre.