Elle s'était assise à terre; les hommes imitèrent son exemple et, pendant quelques minutes, ils demeurèrent comme figés en statues, sans un geste, étouffant jusqu'au bruit de leur respiration. On eût pu se croire dans une solitude inviolée, vierge de toute présence humaine. Les hautes ramures versaient une ombre lourde et dense, où frissonnait une horreur sacrée. Le silence était si profond qu'on entendait choir les branchettes mortes. Des aromes balsamiques parfumaient l'haleine de la nuit, mêlés d'une senteur plus âcre, d'une senteur saline qui s'exhalait de la mer. Et, dans leurs nids, les corbeaux dormaient.

—Quand vous voudrez!… prononça la vieille.

Une allumette craqua, puis deux, puis cinq, puis vingt. En un clin d'œil, toutes les torches furent en feu. Les paysans s'étaient redressés d'un bond, au signal de la mégère, et ils allaient, venaient, couraient en tous sens, agitant leurs brandons enflammés, avec des appels, des provocations, des hurlements, des rires et cette clameur éperdue qui dominait tous les autres vacarmes:

Hû d'ar Vrân!… Hû d'ar Vrân[2]!…

[2] Sus au corbeau!… Sus au corbeau!…

On eût dit une sarabande de sauvages en délire, une danse de guerre dans les forêts du Nouveau Monde. Les pins, éclairés en dessous par la lueur violente des torches, revêtaient les aspects les plus fantastiques. Il semblait que l'on vît leurs troncs se tordre comme de gigantesques salamandres et leurs cimes s'écheveler. Mais le plus effroyable, ce fut quand la trombe des corbeaux s'abattit. Ils se précipitaient, aveuglés, affolés, fascinés; leurs croassements étaient à faire frémir. Adossé à un arbre, je les regardais tournoyer tels que des flocons fuligineux sur la pourpre d'un incendie; et certes, jamais encore je n'avais contemplé pareil spectacle. C'était le carnage des temps barbares dans toute sa férocité. Les bâtons de houx des massacreurs décrivaient au-dessus de leurs têtes de larges moulinets sanglants. Ils frappaient au hasard, avec rage, ivres d'une fureur de tuer. Des plumes volaient, une rosée rouge et tiède pleuvait par gouttes; des corps noirs jonchaient le sol, le bec démesurément ouvert, les ailes fracassées…

IV

Lorsque nous redescendîmes vers le manoir, chaque septembriseur avait un chapelet de bêtes pantelantes passé à son cou.

—Eh bien! me demanda René R…, t'avions-nous menti, et n'est-ce pas, en effet, la chose la plus étrange?

—Sans doute, lui répondis-je; mais, pour quelques grains de blé, c'est, peut-être, trop de sang répandu.