La veille du jour où devait avoir lieu la coupe du goémon dans sa paroisse, il m'était obligeamment venu prendre en carriole à Lannilis et, si je dormis mal, cette nuit-là, dans la chambre qu'il m'avait offerte, ce ne fut point la faute du lit qui était excellent, mais la faute de la tempête qui cornait au dehors et qui, tour à tour gémissante et hurlante, mariait, dans un effroyable orchestre, de longues plaintes félines à des meuglements de bœufs affolés.

Lorsque, au petit matin, Jouan Abhamon heurta mes volets, j'étais déjà sur pied.

—Enveloppez-vous chaudement, me recommanda-t-il.

On ne lui voyait, à lui, que les yeux et le nez. Le reste du visage disparaissait dans un extraordinaire casque de molleton, aux teintes fanées, d'un bleu verdi, qui lui enserrait la tête, garantissait la nuque et la gorge, et recouvrait même les épaules. C'est une coiffure qu'on ne rencontre, je crois bien, nulle part ailleurs. Elle lui donnait un je ne sais quoi de mystérieux et de barbare: on eût dit la figure de quelque antique chef de guerre, ressuscité du fond des âges.

Nous sortîmes. La rafale continuait de se déchaîner par trombes, et, dans le vague blêmissement du ciel encore brouillé de nuit, galopaient avec des bonds effrayants d'immenses chevauchées de nuages en fuite. Le noir des campagnes, autour de nous, s'animait confusément. Aux menues vitres des fermes des lueurs brillaient, de tous côtés; on percevait des bruits de voix et des ébrouements de bêtes; des ombres s'agitaient, criaient; les routes qui mènent vers les plages s'emplissaient peu à peu d'une rumeur croissante, faite du rapide piétinement des sabots et du roulement solennel des chars. Cela prenait les proportions d'une levée en masse. Sans cesse des groupes nous dépassaient, hommes et femmes pêle-mêle, brandissant des engins variés dont on n'eût su dire, dans le trouble crépuscule matinal, si c'étaient des instruments de travail ou des armes de combat. D'aucuns portaient, balancés au bout d'une perche, d'énormes fanaux de fer-blanc, les mêmes sans doute qu'une ruse férocement inventive attachait naguère aux cornes des vaches pour leurrer les navires en perdition. Ils allaient très vite et tête baissée, fonçant dans le grand vent sauvage qui soufflait de la mer.

Et après une demi-heure de marche par des chemins rocailleux, ravinés comme des lits de torrents, brusquement, derrière un tournant de colline, la mer se montra; la mer! c'est-à-dire une vaste étendue informe, un chaos sinistre et convulsé, où des traînées de baves blanches striaient des ondulations de dos verdâtres. Très loin, presque aux confins du ciel, un «feu» pâlissait. C'était le phare de la Vierge—semblable, en effet, dans l'indécision de l'heure, au fantôme long voilé de quelque déité des eaux, le front surmonté d'une étoile. Le jour, cependant, achevait de dissiper ces vaines apparences. Mais combien plus émouvante, peut-être, la réalité! Les grèves, d'où le flot se retirait en se cabrant, étaient à perte de vue, noires de monde. Et, de toutes les hauteurs voisines, par toutes les issues, de nouveaux cortèges débouchaient, sans discontinuer. Une fièvre singulière, une espèce de délire sacré exaltait l'âme de cette foule, gagnait jusqu'aux attelages eux-mêmes qui, les naseaux dilatés, hennissaient à la mer.

Dès que les premières crêtes goémonneuses commencèrent de surgir, ce fut comme un élan irrésistible, toutes barrières rompues. Jouan Abhamon, en sa qualité de «notable», tenta bien de faire quelques remontrances aux gens de son quartier, mais déjà ils étaient dans l'eau jusqu'à mi-corps. Les femmes, au milieu de l'effervescence générale, donnaient l'exemple de la témérité; les jambes nues, les cheveux noués dans un mouchoir, leur jupe de droguet ficelée autour de leurs hanches, elles se précipitaient droit devant elles, provoquant les hommes de la voix et du geste, opposant leurs poitrines aux vagues et les labourant de coups de faucille, comme pour accélérer leur recul. Les charrettes, bondées de moissonneurs, de moissonneuses, avaient l'air, vues du rivage, de flotter ainsi que des barques remorquées à la nage par des chevaux marins. L'espace était plein de rires, d'appels, de cris, que dominait par intervalles une phrase hurlée en chœur comme une formule d'incantation:

D'ar bézin!… D'ar bézin glaz[5]!…

[5] Au goémon! Au goémon vert!

III