La bourgade est chétive,—un pauvre village des monts, fait d'un presbytère, d'une école et de trois ou quatre auberges; le paysage, en revanche, est délicieux et l'église est admirable. Mérimée, si je ne me trompe, la visita au cours d'une de ses tournées d'inspection dans l'Ouest, et en reçut une impression très forte. L'ossuaire surtout le frappa, par la saisissante étrangeté des figures macabres qui le décorent. La mort y est représentée dans les attitudes les plus diverses, avec une fougue de ciseau vraiment tragique, et il y a telle contorsion de squelette hurleur que l'on n'oublie plus. Bulat n'aurait que son église que ce serait assez pour sa gloire; mais elle ne serait probablement pas devenue la grande capitale religieuse de l'Arrée, si elle n'avait eu ses fontaines.

Elle est proprement la cité des fontaines. Nulle autre ne mériterait mieux le nom de Kerfeunteun décerné, jadis, par les vieux chefs de clan, à tant de localités bretonnes. De quelque côté qu'on y entre, on est salué par le clair chant des sources. Elles coulent limpides et intarissables, imprégnant l'atmosphère d'une exquise odeur de mousse humide, versant à toutes choses la vie et la fraîcheur.

Les montagnards d'alentour, les gens même de la plaine et ceux de la mer, leur viennent demander, selon les cas, soit la force, soit la guérison; les jeunes filles les consultent, pour connaître leur destin; les jeunes femmes y laissent tomber une à une les épingles de leur corsage, afin que leurs entrailles soient fécondes et leurs mamelles gonflées d'un lait nourrissant.

Le Pardon de Bulat est, en réalité, leur fête. Les pompes de l'office à l'église ne sont qu'un accessoire; la véritable cérémonie s'accomplit auprès des fontaines. Des vieilles vous tendent l'eau sainte, puisée dans une écuelle, et, moyennant une obole, vous enseignent les paroles qu'il faut dire, les rites qu'il faut pratiquer. Chaque source a ainsi son collège de prêtresses en haillons, aux traits ridés, aux lèvres marmottantes. Elles vous content, entre temps, d'adorables histoires, car elles ont des façons ingénues de pontifier. J'ai passé, quant à moi, des heures charmantes en leur compagnie, assis sur la margelle monumentale de la fontaine des Sept-Saints.

—Autrefois, me disait l'une d'elles, avant la Révolution, pas un Breton n'eût manqué de faire le pèlerinage des sept évêchés, d'Aleth à Vannes, par Dol, Saint-Brieuc, Tréguier, Saint-Pol et Quimper-Corentin. D'aucuns le faisaient en corps de chemise, nu-tête et nu-pieds. Tous, au retour, se rendaient à Bulat. Ils trempaient leur visage et leurs mains dans chacun des sept bassins que voici et se relevaient dispos. Ces ondes ont en elles toute la vertu de la terre bretonne…

Sa vertu la plus secrète, en tout cas, et sa plus exquise fraîcheur. Tout ce que l'eau peut contenir de poésie et de mystère, tout ce qu'elle communique au paysage de grâce fluide et, pour ainsi dire, de jeunesse, c'est à Bulat, par une belle soirée de juin et de la fenêtre d'une misérable chambre d'auberge, que je l'ai le mieux senti. Dès que les bruits humains se furent apaisés, le chant des fontaines s'éleva, d'abord en un chuchotis léger, à peine perceptible, puis en un frémissement de notes longues, singulièrement cristallines et pures. Comme évoquée par cette incantation, une forme vaporeuse surgit de chaque source. L'haleine embaumée des prairies les poussa l'une vers l'autre. Je les vis nouer leurs mains diaphanes; et, dans le vallon baigné de clarté pâle, une ronde commença,—la ronde des antiques Naïades bretonnes, filles immortelles des eaux, de la solitude et de la nuit.

EN FORÊT

I

J'ai fait la veillée de Noël dans une «loge» de sabotiers, sur les hauteurs encore presque inviolées de l'Argoat.

L'Argoat, au centre de la péninsule bretonne, c'est proprement—on l'a vu—le «pays des bois» par opposition à la zone maritime, à l'Armor. Là, subsistent en larges îlots, aux flancs des monts ou sur leurs cimes, les restes, toujours imposants, de l'antique forêt primitive.