A TRAVERS «LE GOLFE»

I

Que je sais donc de gré à l'Union régionaliste bretonne d'avoir fait figurer cette «Excursion sur le Golfe» dans son programme! Le rendez-vous est à six heures précises du matin, sur la Rabine. Au petit jour, nous dévalons, par bandes, de la haute ville à travers les vieilles rues vannetaises, encore ensommeillées. L'aube, dans le pur ciel d'août, est d'une grâce toute mythologique; elle se dévêt avec une langueur charmante, laisse tomber une à une ses mousselines argentées, tissées des brumes de la nuit.

Un steamer, mandé de Belle-Isle, nous attend à quai. On dirait, à première vue, quelque aviso de l'État. Tout l'avant est, en effet, couronné d'une guirlande de «Cols-bleus», des adolescents, des enfants même, pour la plupart, que surveillent quatre ou cinq personnages galonnés. Serait-ce un détachement de l'École des Pupilles ou de l'École des Mousses?… Mais non. Sur le rebord du béret on lit: «Colonie Maritime». Et j'apprends que c'est l'Orphéon du Pénitencier de Belle-Isle, obligeamment mis par le directeur, M. Péron, à la disposition de la caravane nautique. Heureuse pensée où chacun trouvera son compte: les jeunes détenus vont savourer les délices de quelques heures de vacances, et nous aurons, nous, de la musique sur la mer.

A la coupée du vapeur se tiennent les commissaires des fêtes, parmi lesquels M. Le Beau, le distingué rédacteur de l'Avenir du Morbihan, un journaliste, entre parenthèses, qui ne fait point mentir son enseigne. Car le Morbihan, c'est-à-dire la «petite mer», n'a pas de pèlerin plus passionné, ni de zélateur plus énergique.

—Je suis un fanatique du Golfe, me conte-t-il tandis que nous prenons place; plus je le parcours, plus il m'enchante. Il n'a pas un recoin qui ne me soit familier, et cependant il m'est toujours nouveau: le revoir, pour moi, c'est le découvrir. N'est-ce pas à cela que se reconnaît le véritable amour?

Et il ne l'aime pas seulement pour sa beauté, pour la ciselure, la délicate orfèvrerie de ses rivages, pour l'égrènement harmonieux de ses îles, pour les chatoyantes nuances de ses eaux et les irisations de ses courants; il l'aime plus encore peut-être pour les éléments de prospérité qu'il renferme, pour l'activité féconde qu'on verrait naître sur ses bords, si l'on se donnait la peine de la provoquer. Cette «mer morte», comme il l'appelle non sans tristesse, il suffirait de quelques capitaux sagement employés pour la transformer en une puissante source de vie, et c'est l'«avenir» que M. Le Beau, avec une persévérance que rien ne décourage, travaille depuis des années à rendre prochain.

II

La sirène du Solacroup a déchiré la grande paix ensoleillée du matin. La fanfare joue un air de marche et nous commençons à descendre vers l'embouchure de l'estuaire, entre des berges plates que prolongent, à droite, des lointains boisés; à gauche, des étages de collines vaporeuses dominées, sur les confins de l'horizon, par la ligne imprécise des landes de Lanvaux. Nos hôtes ont songé à tout, même à nous munir d'un bréviaire de voyage contenant l'indication des lieux devant lesquels nous passons. Et c'est comme une volupté des lèvres de les murmurer à mi-voix, tous ces noms chantants: Larmor, Roguédaz, Aradon, Ilur… Cette haute flèche, plantée là-bas comme un gigantesque amer, c'est la tour de Séné; les ardoises claires de la bourgade brillent comme des écailles de poissons d'argent. De la baie qui s'ouvre à côté, s'envolent journellement les barques sinagotes, tendant au vent qui souffle leurs deux carrés de toile brune, leurs deux ailes, inélégantes peut-être, mais trapues. Des gens à part, ces Sinagots. Ils ont conservé des mœurs de lacustres, habitent, à vrai dire, le Golfe, dont leurs femmes fouillent les vases, tandis qu'ils en écument les eaux. En matière de pêche, ils en sont restés aux conceptions préhistoriques: ils ne connaissent ni règlements, ni lois. La mer, pour eux, est à qui l'occupe. Ils la couvrent de leurs cinq cents bateaux et y règnent, en dépit des garde-côtes, par droit de conquête. Ils exercent la piraterie avec ingénuité: ils sont forbans par vocation. Ils n'ont, je crois, d'analogues en Bretagne que les fameux «gars de Kerlor», dans la rade de Brest. D'ailleurs, marins intrépides et pêcheurs consommés. Comment ne le seraient-ils pas, à fréquenter cette petite méditerranée armoricaine, la plus capricieuse, la plus instable des mers, et où la nature semble avoir pris plaisir à concentrer toutes les espèces de péril aussi bien que toutes les formes de beauté?

L'antique légende de Protée devient ici une réalité vivante.