Il se trouve que c'est foire dans la petite ville.

Et des hommes en blouse, marchands de bœufs ou marchands de porcs, nous dévisagent avec des mines sournoises et goguenardes, en se demandant à mi-voix, dans leur patois de rustres:

—Qu'est-ce que ces gens-ci peuvent bien venir acheter?

Des pataches nous emportent au menu trot vers la bourgade qui étale, en un cirque de coteaux mollement inclinés, sa laideur cossue et vulgaire de gros chef-lieu de canton. Cela manque un peu de crasse héroïque. Correctes et banales sont les rues, neuves les maisons, neuve l'église, neuve aussi la dalle funéraire, richement armoriée, du très noble et très illustre inconnu avec qui s'est naguère éteint, à Combourg, le dernier descendant mâle de la branche aînée des Chateaubriand.

Si l'autre,—celui qui n'était pas de la branche aînée et qui fut, à lui seul, toute sa race,—si François-René revenait au monde, il passerait, j'en suis certain, à travers le Combourg d'aujourd'hui, sans y rien retrouver de l'antique hameau féodal cher à son enfance.

Mais, reconnaîtrait-il davantage le toit sous lequel il savoura les premières ivresses de la solitude et qu'il peupla des premiers fantômes de son génie?

IV

Dès l'entrée du parc, à voir ces allées aux courbes savantes et ces vastes pelouses géométriques, soigneusement tondues, on a tôt fait de se rendre compte que les lieux ont changé, comme les âmes, et qu'il serait superflu de chercher ici le décor de nature sauvage dont les Mémoires nous ont retracé tant de merveilleux tableaux. Tout s'est humanisé, depuis lors, et même anglicisé. Où est l'«avenue de charmilles» dont les cimes s'entrelaçaient en voûte? Où l'«obscurité du bois» et «l'avant-cour plantée de noyers»? De la cour Verte il ne subsiste plus une touffe de gazon. Seul, le bouquet de marronniers qui se dressait à droite, auprès des écuries, épand encore sur nos fronts ses séculaires ombrages.

Nous sommes au pied du château.

Lui, du moins, n'a pas bougé. Tel on se le représente d'après les récits de son grand hôte d'autrefois, tel il nous apparaît. Le voilà bien, avec sa forme de char à «quatre roues», avec ses quatre tours inégales, liées par des machicoulis, et leurs toitures en pointe posées sur les créneaux «comme un bonnet sur une couronne gothique». Le violier jaune n'y croît plus dans les interstices des pierres, mais la «triste et sévère façade» n'a point désarmé. Ce sont les mêmes murs nus, tragiques et hautains. Pour tout enjolivement extérieur, on s'est contenté de remplacer l'ancien perron, «raide et droit, sans garde-fou», par un majestueux escalier muni de rampes où notre caravane fait halte quelques instants pour écouter la lecture à haute voix, par l'un d'entre nous, du chapitre des Mémoires d'Outre-Tombe relatif à Combourg.