Me wêl o sével war ar mor…[12]

[12] Je vois se lever sur la mer…

La Notre-Dame de Bon-Voyage n’était plus qu’à une demi-encablure de l’îlot. Brusquement, les vergues s’inclinèrent et la voilure s’abattit, tandis que les Guichaoua s’emparaient des rames, afin d’accoster à l’aviron. Alors, nous vîmes la chanteuse. Elle était debout sur l’avant, le dos au mât. Sa silhouette faisait corps avec celle de la bisquine, semblait en être le couronnement, une de ces figures sculptées, une de ces mythologiques divinités marines qui se dressaient à la proue des anciens vaisseaux. Le reflet du secteur vert, en passant sur elle, l’enveloppa d’une lumineuse buée glauque. Elle me parut Ahès en personne, Ahès, la Messaline des ondes, tout à coup surgie des gouffres du Raz pour son éternelle besogne d’incantation, de luxure et de mort !

J’avais encore cette vision dans les yeux quand, une dizaine de minutes plus tard, elle aborda. Elle n’eut même pas à prendre terre. Je l’avais déjà saisie, enlacée, emportée avec la fougue vertigineuse d’une trombe dans votre chambre, mon ingénieur. Je la déposai toute pantelante sur le lit. Elle y demeura quelque temps sans force, la respiration coupée.

— Non ! s’écria-t-elle, dès qu’elle eut recouvré l’haleine, tu ne te corrigeras jamais de tes manières d’hercule léonard, en vérité !

— Mais c’était ton rêve, Adèle, d’entrer ainsi au phare, sur mes bras !… Et puis, qu’est-ce que tu veux, j’avais tant de hâte de te retrouver !… tant hâte !…

Je lui avais pris les mains ; elle les dégagea.

— Regarde dans quel état tu m’as mise !

Elle considérait, vexée, le désordre de sa toilette, sa robe fripée, sa coiffe pendante, un de ses bandeaux défaits, la lourde nappe de ses cheveux roulant éparse sur son épaule. Je plongeai les doigts dans leur soie lustrée, pour les attirer vers mes lèvres.

— Te rappelles-tu la nuit de notre noce, Adèle ?