Je ne distinguais personne, mais l’Ilienne, avec ses prunelles phosphorescentes de rôdeuse de nuit, m’avait reconnu. Je lui contai je ne sais plus trop quelle histoire, et, pour achever de lui donner le change, je m’en revins en sa compagnie vers la caserne.
Je trouvai Adèle étendue sur le lit, tout habillée ; elle avait dû s’endormir d’émotion et de fatigue, laissant la chandelle grésiller sur la table. Je demeurai debout au milieu de la pièce à la considérer et, brusquement, la profonde altération de ses traits m’épouvanta. Un cerne jaunâtre se creusait au-dessous de ses paupières ; le rose même de ses pommettes s’était évanoui ; ses mains au repos s’allongeaient diaphanes et décolorées.
A cette vue, mon cœur s’amollit : je ne sentis plus en moi qu’une pitié immense pour cet être de beauté qui dépérissait. Tout de suite, ma résolution fut prise, quoi qu’il m’en pût coûter, et, l’esprit en paix, je me couchai par terre, sur un paillasson, pour attendre son réveil.
— Adèle, lui dis-je quand elle ouvrit les yeux, pardonne-moi la peine involontaire que je t’ai causée. Je te dois une compensation : tu vas partir pour Tréguier aujourd’hui même.
Elle s’était mise sur son séant et me regardait fixement, comme à travers les brumes d’un rêve, sans comprendre.
— Pour Tréguier !…
— Parfaitement. D’ailleurs, ne serait-ce que dans l’intérêt de ta santé, il faut que tu partes. Cela te changera les idées et te rendra des forces. Je m’en serais avisé plus tôt, si je n’étais un lourdaud stupide… Par exemple, tu n’as que le temps de faire tes préparatifs.
Elle s’était jetée à bas du lit ; ses yeux étaient pleins de larmes où la joie riait comme du soleil dans des fontaines. Puis, avec une hésitation :
— Mais toi, Goulven ?
— Moi ! Est-ce que je n’aurais pas été obligé de te quitter demain, n’importe comment ? Tu sais bien que je m’embarque, au jusant du soir, pour Gorlébella.