L’homme qui m’interpellait de la sorte venait de sauter à bas du char-à-bancs arrêté à quelques pas de nous. Il s’exprimait en breton du Trégor, avec les façons polies habituelles aux gens de sa contrée. Avant que j’eusse eu le temps de répondre, Adèle, derrière moi, s’exclamait sur un ton de surprise que je n’avais aucune raison de croire feinte :
— Eh ! mais, c’est lui… C’est Hervé Louarn !
L’homme porta la main à sa casquette, se découvrit :
— Faites excuse, madame Adèle, je ne vous avais pas reconnue.
Il s’était avancé hors de l’ombre projetée par la voiture, dont le conducteur assistait, muet à ce colloque. La lune, tout à fait dégagée maintenant, éclairait à plein sa figure jeune, légèrement basanée par le soleil des colonies, et sa taille plutôt petite, mais nerveuse et souple dans sa maigreur. Nous présentions l’un et l’autre le plus entier contraste. Autant il me semblait menu et, pour parler franc, un peu gringalet, autant j’étais haut sur jambes, et corpulent, et massif. Cette constatation, sans que j’eusse su dire pourquoi, ne laissa pas de m’être agréable. C’était, je vous jure, la première fois que mes avantages physiques m’inspiraient quelque vanité. Je ne pus me défendre de mettre comme une nuance de protection dans la phrase de bienvenue que j’adressais au nouvel arrivant. Mais, tout aussitôt, j’en eus du remords.
— Adèle, fis-je, monte dans le char-à-bancs ; tu indiqueras au conducteur où déposer les bagages, et tu prépareras de l’eau bouillante pour un grog. Louarn et moi, nous vous suivrons à pied ; comme cela, nous lierons connaissance en chemin.
Je n’ai jamais été causeur. Enfant, je me rappelle être resté des journées sans ouvrir la bouche, autrement que pour réciter mes prières du matin et du soir. Parler m’était pénible : le son de ma propre voix me produisait un effet de malaise. Au collège, il en alla de même : il fallait m’arracher les mots. Ce fut, je pense, une des raisons qui me firent passer auprès de mes professeurs pour stupide. Et, cette paresse de langue, la vie de mer, la vie de phare, contribuèrent encore à l’aggraver. C’est à peine si je réussissais à la vaincre avec ma femme. Jugez de mon embarras en présence d’un indifférent ! Ce m’était un pur supplice.
Eh bien ! avec ce Louarn, je me sentis tout de suite en confiance. Il y avait, dans ce Trégorrois à mine de femmelette, un peu du sortilège des filles de sa race. Il est vrai qu’il s’était mis, dès l’abord, à me parler d’Adèle, à me vanter sa bonne grâce, ses manières obligeantes, son empressement à rendre service, et cela en des termes si justes, d’un accent si pénétré !… Je songeai : « C’est un garçon de cœur. » Nous n’étions pas ensemble depuis cinq minutes que j’étais gagné, conquis, par un je ne sais quoi de clair, de joyeux et comme de printanier qui sonnait dans sa voix. Quand nous atteignîmes la caserne, nous bavardions presque à tu à toi, ainsi que de vieux amis.
Le grog fumait sur la table. Nous nous apprêtions à prendre place, lorsqu’un cri retentit, qui semblait sortir de dessous le plancher, un cri bizarre, indéfinissable, moitié bestial, moitié humain. Adèle et moi nous nous regardâmes, stupéfaits. Hervé Louarn partit d’un éclat de rire.
— Ça, c’est mon épouse qui, flairant odeur de sucre, se plaint de ne vous avoir pas été présentée, — dit-il en se dirigeant vers le coin de la pièce où étaient empilés ses bagages.