Il me montrait le diplôme qui était sur la cheminée, dans un cadre.

— Oh bien ! déclarai-je, nous allons donc trinquer ensemble. Vous ne me refuserez pas cela, mon ancien ?

Nous trinquâmes une fois, deux fois… Il me contait ses campagnes, tout heureux d’évoquer, devant un cadet, les croisières belliqueuses du temps de l’Empire, les mouillages dans les eaux de Sébastopol, les débarquements dans les arroyos du Cambodge et sur les plages du Mexique. Je feignais de l’écouter religieusement, mais mon attention était ailleurs : elle suivait chacun des mouvements d’Adèle, son geste harmonieux pour remplir nos verres, et, quand elle s’était rassise à l’écart, dans la lumière de la lampe qui la baignait toute, le tremblement délicat que faisait l’ombre de ses grands cils bruns sur ses pommettes de frais ivoire. Ce m’était une douceur inexprimable de la sentir là, tout près. Les tumultes de mon sang, s’étaient apaisés. Je goûtais un bien-être intime, une joie silencieuse et profonde, l’oubli complet de tout ce qui n’était pas cette belle fille, cette fleur de jeunesse et de grâce, cette rose d’enchantement. Les cloches des moûtiers voisins tintaient les heures dans la nuit. Puis une lourde sonnerie s’ébranla, roula par grandes ondes solennelles sur la ville.

— Le couvre-feu, dit Adèle.

Le vieux repartit :

— Un dernier coup, camarade, à la santé des gars de la Flotte !… Il n’y a que la mer, voyez-vous, il n’y a que la mer. Moi, je la pleure comme un paradis perdu.

Il avait abattu son poing sur la table, faisant voler à terre la gazette qui l’absorbait si fort, sur le tantôt, quand j’étais entré. Adèle se pencha pour la ramasser et, jetant les yeux sur le titre, articula d’une voix ferme.

— Lorsqu’on la contemple en toute sécurité de la chambre d’un phare ou de la maisonnette blanche d’un sémaphore, comme cela, oui, je comprends la mer. Autrement non ! Paradis des hommes, mais enfer des femmes !…

C’était ma destinée et la sienne dont elle venait de prononcer l’arrêt.

II